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Amour
Paul Verlaine
1888
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Amour

1888

À Madame X…

EN LUI ENVOYANT UNE PENSÉE
Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?),
Vous m’envoyâtes, fraîche éclose,
Une chère petite rose,
Frais emblème, message pur.

Elle disait en son langage
Les « serments du premier amour »,
Votre cœur à moi pour toujours
Et toutes les choses d’usage.

Trois ans sont passés. Nous voilà !
Mais moi j’ai gardé la mémoire
De votre rose, et c’est ma gloire
De penser encore à cela.

Hélas ! si j’ai la souvenance,
Je n’ai plus la fleur, ni le cœur !
Elle est aux quatre vents, la fleur.
Le cœur ? mais, voici que j’y pense,

Fut-il mien jamais ? entre nous ?
Moi, le mien bat toujours de même,
Il est toujours simple. Un emblème
À mon tour. Dites, voulez-vous

Que, tout pesé, je vous envoie,
Triste sélam, mais c’est ainsi,
Cette pauvre négresse-ci ?
Elle n’est pas couleur de joie,

Mais elle est couleur de mon cœur ;
Je l’ai cueillie à quelque fente
Du pavé captif que j’arpente
En ce lieu de juste douleur.

A-t-elle besoin d’autres preuves ?
Acceptez-la pour le plaisir.
J’ai tant fait que de la cueillir,
Et c’est presque une fleur-des-veuves.

En l’honneur de Louise Michel

Madame et Pauline Roland,
Charlotte, Théroigne, Lucile,
Presque Jeanne d’Arc, étoilant
Le front de la foule imbécile,
Nom des cieux, cœur divin qu’exile
Cette espèce de moins que rien
France bourgeoise au dos facile,
Louise Michel est très bien.

Elle aime le Pauvre âpre et franc
Ou timide ; elle est la faucille
Dans le blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile,
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre, et son ange gardien
À ce simple, à cet indocile.
Louise Michel est très bien.

Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d’argile,
Tout cela, son courroux chrétien
L’écrase d’un mépris agile.
Louise Michel est très bien.

envoi

Citoyenne ! votre évangile,
On meurt pour ! c’est l’Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile,
Louise Michel est très bien.

J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou

J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou.
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,
Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
Il embarque aussitôt pour l’îÎle des Chimères
Et n’en apporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
— Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire.
Et rien! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable, —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur! quoi, pas un cœur!
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus :
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus! —
Un jour, il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre?
Ah, ses morts! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux!
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse, y puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et n’en sort,
Plein d’eux, que pour encor quelque effrayante affaire.
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire? Ah! laisser faire !
❦ Amour · Paul Verlaine · 1888
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