❦
Satires
Nicolas Boileau
❧

Satires

Satires

. . . . . .
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d’un vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison,
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce metier fatal au repos de ma vie,
Mes jours pleins de loisirs couleroient sans envie :
Je n’aurois qu’à chanter, rire, boire d’autant,
Et comme un gras chanoine, à mon aise, et content,
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir et le jour à rien faire.
. . . . . .

Tout conspire à la fois à troubler mon repos

. . . . . .
Tout conspire à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront de cris aigus frapé le voisinage
Qu’un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu’éveillera bientôt l’ardente soif du gain,
Avec un fer maudit qu’à grand bruit il apprete,
De cent coups de marteau me va fendre la tête,
J’entends dejà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s’ouvrir :
Tandis que dans les airs mille cloches émues,
D’un funèbre concert font retentir les nues ;
Et se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts, font mourir les vivants.
. . . . . .

La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Car sitôt que du soit les ombres pacifiques
D’un double cadenas font fermer les boutiques,
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville.
. . . . . .
❦ Satires · Nicolas Boileau
Livres