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Harmonies poétiques et religieuses
Alphonse de Lamartine
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Harmonies poétiques et religieuses

Les visions

O nuit délicieuse ! ô nuit dont mon amour
Porte le souvenir jusqu’à mon dernier jour !
Le vaête dais du ciel, peuplé d’astres sans nombre,
Nous versait à la fois sa lumière et son ombre ;
Le lac, abandonné par la brise du soir,
S’étendait sous les deux comme un sombre miroir,
Au long balancement de ses vagues plus lentes
Berçait en murmurant mille étoiles brillantes,
Et sur les bords muets qui semblaient l’assoupir
Le flot en expirant ne rendait qu’un soupir ;
Les zéphirs en glissant sur l’ondoyante plaine
Tempéraient sa fraîcheur avec leur tiède haleine,
Et l’oiseau dont la voix gémit comme l’amour,
Et celui dont les chants meurent avec le jour,
Sur des rameaux voisins où leur nid se balance,
De l’ombre harmonieuse enchantaient le silence.
Aux charmes de ces lieux nos âmes répondaient ;
Entre le monde et nous les vagues s’étendaient.
Je venais d’arracher Hermine à la tempête,
Je sentais sur mon sein le doux poids de sa tête,
Je contemplais ce front, ces paupières, ces yeux,
Ces lèvres qu’entrouvrait leur souffle harmonieux,
Ces lèvres qui naguère, en paroles de flamme,
Avaient trahi pour moi le secret de son âme,
J’entendais son haleine, en soupir cadencé,
S’échapper doucement de son sein oppressé,
Et, dans la tendre erreur où le sommeil la plonge,
Murmurer faiblement un nom cher même en songe
Les cheveux, qu’au hasard l’air faisait voltiger,
Nous entouraient tous deux comme un voile léger,
Au gré du doux zéphir qui dans leurs boucles joue
Faisaient frémir mon âme en effleurant ma joue,
Et, nouant quelquefois mon front avec le sien,
Semblaient nous enchaîner d’un amoureux lien.

Oh ! pourquoi l’Océan de sa vaste ceinture
Ne nous séparait-il de toute la nature ?
Pourquoi sur cet écueil, perdus au sein des mers,
Nous formant l’un à l’autre un magique univers,
Ne pouvions-nous, hélas ! au gré de notre envie,
Aux regards des mortels dérober notre vie,
Et, formant un Éden de ce charmant séjour,
Nous y nourrir en paix de notre seul amour !
Saint-Point, 29 mars-10 juin 1824

Pourquoi mon ame est-elle triste ?

Pourquoi gémis-tu sans cesse,
O mon âme ? réponds-moi.
D’où vient ce poids de tristesse
Qui pèse aujourd’hui sur toi ?
Au tombeau qui nous dévore,
Pleurant, tu n’as pas encore
Conduit tes derniers amis ;
L’astre serein de ta vie
S’élève encore ; et l’envie
Cherche pourquoi tu gémis.
. . . . . .

Et qu’est-ce que la terre ? Une prison flottante,
Une demeure étroite, un navire, une tente
Que son Dieu dans l’espace éleva pour un jour,
Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour ;
Des plaines, des vallons, des mers et des collines
Où tout sort de la poudre et retourne en ruines
Et dont la masse à peine est à l’immensité
Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité :
Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,
Où tout est monotone et cependant tout change !

Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment,
De naître et de mourir un court étonnement,
Un mot qu’avec mépris l’Être éternel prononce :
Labyrinthe sans clef, question sans réponse,
Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit,
Éclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,
Minute que le temps prête et retire à l’homme,
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !

Et qu’est-ce que la gloire ? Un vain son répété,
Une dérision de notre vanité,
Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles,
Vain, trompeur, inconstant, périssable comme elles,
Et qui, tantôt croissant et tantôt affaibli,
Passe de bouche en bouche à l’éternel oubli :
Nectar empoisonné dont notre orgueil s’enivre,
Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !

Et qu’est-ce que l’amour ? Ah ! prêt à le nommer,
Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l’exprime,
Éclair brillant et pur du feu qui nous anime,
Étincelle ravie au grand foyer des cieux,
Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux,
Rayon, foudre des sens, inextinguible flamme
Qui fond deux cœurs mortels et n’en fait plus qu’une âme,
Il est… il serait tout, s’il ne devait finir,
Si le cœur d’un mortel le pouvait contenir,
Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,
Sa flamme en s’exhalant ne l’étouffait lui-même !

Mais, quand ces biens que l’homme envie
Déborderaient dans un seul cœur,
La mort seule au bout de la vie
Fait un supplice du bonheur :
Le flot du temps qui nous entraîne
N’attend pas que la joie humaine
Fleurisse longtemps sur son cours.
Race éphémère et fugitive,
Que peux-tu semer sur la rive
De ce torrent qui fuit toujours ?

Il fuit, et ses rives fanées
M’annoncent déjà qu’il est tard ;
Il fuit, et mes vertes années
Disparaissent de mon regard !
Chaque projet, chaque espérance
Ressemble à ce liège qu’on lance
Sur la trace des matelots,
Qui ne s’éloigne et ne surnage
Que pour mesurer le sillage
Du navire qui fend les flots.
. . . . . .

Et pourtant, il faut vivre encore,
Dormir, s’éveiller tour à tour,
Et traîner d’aurore en aurore
Ce fardeau renaissant du jour ;
Quand on a bu jusqu’à la lie
La coupe écumante de vie,
Ah ! la briser serait un bien !
Espérer, attendre, c’est vivre !
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n’apportent plus rien ?

Voilà pourquoi mon âme est lasse
Du vide affreux qui la remplit,
Pourquoi mon cœur change de place
Comme un malade dans son lit ;
Pourquoi mon errante pensée,
Comme une colombe blessée,
Ne se repose en aucun lieu ;
Pourquoi j’ai détourné la vue
De cette terre ingrate et nue,
Et j’ai dit à la fin : « Mon Dieu ! »

Comme un souffle d’un vent d’orage
Soulevant l’humble passereau
L’emporte au-dessus du nuage,
Loin du toit qui fut son berceau ;
Sans même que son aile tremble,
L’aquilon le soutient, il semble
Bercé sur les vagues des airs :
Ainsi cette seule pensée
Emporta mon âme oppressée
Jusqu’à la source des éclairs.
. . . . . .

J’ai cherché le Dieu que j’adore
Partout où l’instinct m’a conduit,
Sous les voiles d’or de l’aurore,
Chez les étoiles de la nuit ;
Le firmament n’a point de voûtes,
Les feux, les vents n’ont point de routes
Où mon œil n’ait plongé cent fois ;
Toujours présent à ma mémoire,
Partout où se montrait sa gloire,
Il entendait monter ma voix.
. . . . . .

Et maintenant, dans ma misère,
Je n’en sais pas plus que l’enfant
Qui balbutie après sa mère
Ce nom sublime et triomphant ;
Je n’en sais pas plus que l’aurore
Qui de son regard vient d’éclore,
Et le cherche en vain en tout lieu ;
Pas plus que toute la nature
Qui le raconte et le murmure,
Et demande : « Où donc est mon Dieu ? »

Voilà pourquoi mon âme est triste,
Comme une mer brisant la nuit sur un écueil,
Comme la harpe du Psalmiste,
Quand il pleure au bord d’un cercueil,
Comme l’Horeb voilé sous un nuage sombre,
Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu’on ne put consoler,
Qui, le cœur débordant d’une douleur farouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,
Et disait : « Laissez-moi parler ! »

Mais que dis-je ? Est-ce toi, vérité, jour suprême,
Qui te caches sous ta splendeur ?
Ou n’est-ce pas mon œil qui s’est voilé lui-même
Sous les nuages de mon cœur ?
. . . . . .
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