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De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir
1895
Avec ton parapluie bleu et tes brebis sales,
avec tes vêtements qui sentent le fromage,
tu t’en vas vers le ciel du coteau, appuyé
sur ton bâton de houx, de chêne ou de néflier.
Tu suis le chien au poil dur et l’âne portant
les bidons ternes sur son dos saillant.
Tu passeras devant les forgerons des villages,
puis tu regagneras la balsamique montagne
où ton troupeau paîtra comme des buissons blancs.
Là, des vapeurs cachent les pics en se traînant.
Là, volent des vautours au col pelé et s’allument
des fumées rouges dans les brumes nocturnes.
Là, tu regarderas avec tranquillité,
L’esprit de Dieu planer sur cette immensité.
La paix est dans le bois silencieux et sur
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule,
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses.
Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive
se posait haut. C’était tout. Et la vie,
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.
Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu’ils auraient voulu happer,
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme.
Laisse les nuages blancs passer au soleil.
Il n’y a ici que toi, la terre et le ciel.
Ne pense à presque rien. Douces comme du miel,
auprès des cressons bleus les brebis viendront boire.
La fille chantera dans la métairie noire,
et sur la terre tiède il tombera des poires.
La vieille tremblera sur le rouet tremblant,
le bélier bêlera dans le troupeau bêlant
— et la fille aimera l’amour de son amant.
Les ânes passeront en frissonnant de mouches.
La mère chantera sur l’enfant qu’elle couche,
et je t’embrasserai, la bouche sur la bouche.
Puis le ciel sera bleu, puis le ciel sera gris.
Les oiseaux chanteront et pousseront des cris
et auprès du vieux puits il poussera des buis.
Écoute mon amie : il y a sous la grange
un nid d’hirondelles petites et criardes
et qui ont la douceur de la vie calme et sage.
Les grands chars sont passés. Sur leurs cornes luisantes
les bœufs avaient les longues fougères ombrageantes
des bois glacés d’Été qui ont des sources lentes.
On a coupé les blés qui dormaient au soleil ;
puis la pluie est venue, elle est venue du ciel :
elle a noyé le blé et a mangé le miel.
On a coupé mon cœur qui dormait au soleil.
Une fille est venue, elle est venue du Ciel :
elle a noyé mon cœur et a mangé le miel :
mais la douleur est douce et ton amour est doux.
Tu m’as donné ton cœur, ta tête et tes genoux :
nous ne faisons plus qu’un et ton cœur est à nous.
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, Ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel;
et, par moments, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
— et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…
Oh! ce parfum d’enfance dans la prairie trempée
d’eau et d’azur, parfum de pieuse jonchée
de joncs-fleuris sous les pas des processions
des hameaux noirs, parfum de fougère écrasée
au soir d’un jour torride, quand les inflexions
des chants ne peuvent pas mourir et que mon âme
a peur de trop aimer, parfum de lis en flammes,
comme j’en voyais dans les vieux paroissiens,
parfum des dimanches soirs dans les jardins,
parfum d’encensoirs purs qui vont à Dieu ensemble,
parfum de rosiers qui, à l’aube, tremblent…
Quand verrai-je les îles où furent des parents ?
Le soir, devant la porte et devant l’océan
on fumait des cigares en habit bleu barbeau.
Une guitare de nègre ronflait, et l’eau
de pluie dormait dans les cuves de la cour.
L’océan était comme des bouquets en tulle
et le soir triste comme l’été et une flûte.
On fumait des cigares noirs et leurs points rouges
s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse
dont parlent certains poètes de grand talent.
Ô Père de mon Père, tu étais là, devant
mon âme qui n’était pas née, et sous le vent
les avisos glissaient dans la nuit coloniale.
Quand tu pensais en fumant ton cigare,
et qu’un nègre jouait d’une triste guitare,
mon âme qui n’était pas née existait-elle ?
Était-elle la guitare ou l’aile de l’aviso ?
Était-elle le mouvement d’une tête d’oiseau
caché lors au fond des plantations,
ou le vol d’un insecte lourd dans la maison ?
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De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir · Francis Jammes · 1895
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