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Poésies
Amable Tastu
1826
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Poésies

1826

À M. Victor Hugo

Heureux qui, dans l’essor d’une verve facile,
Soumet à ses pensers un langage docile ;
Qui ne sent point sa voix expirer dans son sein,
Ni la lyre impuissante échapper à sa main,
Et cherchant cet accord, où l’âme se révèle,
Jamais n’a dû maudire une note rebelle !…
Hélas ! ce n’est pas moi !… D’un cri de liberté
Jamais comme mon cœur mon vers n’a palpité ;
Jamais le rythme heureux, la cadence constante,
N’ont traduit ma pensée au gré de mon attente ;
Jamais les pleurs réels à mes yeux arrachés
N’ont pu mouiller ces chants de ma veine épanchés.
Quelquefois me berçant d’espérances lointaines,
J’aurais voulu tenter ces régions hautaines
Où sous l’azur des cieux nos aigles rassemblés,
Tracent d’un vol hardi les cercles redoublés ;
Mais jamais dans les airs mon aile balancée
N’a fermé sans fléchir la courbe commencée ;
Toujours mon vol tendait au terrestre séjour,
Et mon œil s’est baissé devant l’éclat du jour.

La mendiante

Le jour fuit, la nuit tombe, et ses ombres glacées
Ajoutent leur tristesse à mes tristes pensées !
Pour moi, tout est besoin, souffrance, isolement ;
Mon feu s’éteint, mon corps languit sans aliment ;
J’ai froid, j’ai faim. Pourtant du fond de mon asile
J’entends le bruit joyeux des plaisirs de la ville.
Dans ces jours de folie et de brillants loisirs,
Qui pourrait refuser à mes humbles désirs
Le pain qui soutiendrait ma débile existence !
Sortons, et des passants réclamons l’assistance :
Que du moins leur secours m’empêche d’expirer,
Si je puis me résoudre, hélas ! à l’implorer !…

Mon cœur bat, mes genoux fléchissent, et ma bouche
Craint de ne pas trouver un accent qui les touche !…
Madame !… ils passent tous… Monsieur !… Sur leur chemin
Vainement le malheur tend sa tremblante main :
À la pitié leur âme est à jamais fermée,
Ou ma voix à prier est mal accoutumée ;
Hélas !…
Quels doux concerts ! quels sons pleins de gaîté !
Dans ces salons, où brille une vive clarté,
Retentissent ces airs, doux signal de la danse ;
J’écoute en soupirant leur rapide cadence.
Charme de la jeunesse, accords jadis connus,
Beaux jours de mes beaux ans, qu’êtes-vous devenus ?
Loin d’un monde orgueilleux, les fêtes du village,
Un rustique instrument et le bal sous l’ombrage,
Me donnaient des plaisirs qui valaient tous les siens :
À ses loisirs pompeux je préférais les miens.
Ô moments fugitifs de mon adolescence,
Qu’embellissaient la paix, l’espoir et l’innocence,
J’en atteste aujourd’hui votre doux souvenir,
Je ne demandais rien au douteux avenir,
Rien, que de me laisser sans regrets, sans envie,
Suivre le cours obscur d’une paisible vie !
Eh bien ! fortune, amis, espoir, j’ai tout perdu.
Quand je réclame en vain le bonheur qui m’est dû,
Vous, favoris du sort, bercés par la mollesse,
Vous osez m’étaler cet éclat qui me blesse !
Je vis dans la douleur, vous vivez dans les jeux ;
Pourquoi vous plus que moi ? pourquoi vous seuls heureux ?
Tandis qu’autour de vous tout respire la joie,
Que vos ombres, glissant sur ces rideaux de soie,
Décèlent vos plaisirs, moi, je souffre et je meurs.
Ah ! du moins, que mes cris, mes sinistres clameurs,
S’élèvent jusqu’à vous et troublent votre ivresse.
Frémissez à l’accent d’une voix vengeresse !
Puissent ces gais concerts, ce doux bruit d’instruments,
Se transformer pour vous en sourds gémissements !
Qu’au fond de ces miroirs, brillants de vos images,
La Misère et la Faim de leurs pâles visages
Sur vos fronts consternés épouvantent les Ris !
Puissent sur vous enfin peser de tout leur prix
Ces colliers, ces bandeaux, ces coûteuses parures,
Dont le luxe odieux insulte à mes tortures…
Allez, soyez maudits !… Je m’égare… Grand Dieu !
Qu’ai-je fait ! qu’ai-je dit, hélas ! et dans quel lieu !
Cet amer désespoir, ces criminelles plaintes,
D’un temple révéré souillaient les marches saintes !…
J’essaie à me soumettre et je l’essaie en vain ;
En vain un froid mortel se glisse dans mon sein :
Cette félicité, qui se cache à ma vue,
Je ne veux point mourir sans l’avoir entrevue !
Pardonnez-moi ! Seigneur ! Je suis faible ; ma voix
S’élève encor vers vous une dernière fois ;
Parlez, Dieu tout-puissant ! de ces biens de la vie,
Me rendrez-vous ailleurs la part qui m’est ravie ?…
Ce bonheur fugitif, que j’espérai longtemps,
Je ne l’ai point goûté, Seigneur, et je l’attends !
❦ Poésies · Amable Tastu · 1826
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