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Le Collier de griffes
Charles Cros
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Le Collier de griffes

Ballade des Mauvaises Personnes

Qu’on vive dans les étincelles
Ou qu’on dorme sur le gazon
Au bruit des râteaux et des pelles,
On entend mâles et femelles
Prêtes à toute trahison,
Les personnes perpétuelles
Aiguisant leurs griffes cruelles,
Les personnes qui ont raison.

Elles rêvent (choses nouvelles !)
Le pistolet et le poison.
Elles ont des chants de crécelles
Elles n’ont rien dans leurs cervelles
Ni dans le cœur aucun tison,
Froissant les fleurs sous leurs semelles
Et courant des routes (lesquelles ?)
Les personnes qui ont raison.

Malgré tant d’injures mortelles
Les roses poussent à foison
Et les seins gonflent les dentelles
Et rose est encore l’horizon ;
Roses sont Marie et Suzon !
Mais, les autres, que veulent-elles ?
Elles ne sont vraiment pas belles,
Les personnes qui ont raison.

Prince, qui, gracieux, excelles
À nous tirer de la prison,
Chasse au loin par tes ritournelles
Les personnes qui ont raison.

Hiéroglyphe

J’ai trois fenêtres à ma chambre:
L’amour, la mer, la mort,
Sang vif, vert calme, violet.

O femme, doux et lourd trésor!

Froids vitraux, cloches, odeurs d’ambre.
La mer, la mort, l’amour,
Ne sentir que ce qui me plaît…

Femme, plus claire que le jour!

Par ce soir doré de septembre,
La mort, l’amour, la mer,
Me noyer dans l’oubli complet.

Femme! femme! cercueil de chair!

Nocturne

Le rossignol se plaint dans la ramure noire.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.

Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.

Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.

Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.

Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.

Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.

Que je t’aime! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah! les étoiles! — On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort?

Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?

Entends le bruit de l’eau… C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.

Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom. Que m’importe ? Je t’aime.

Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.

La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.

Écoute ce grillon. Vois donc ce ver luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.

J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.

Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas? Ÿ
Lui
Mademoiselle, mais. Je ne vous aime pas.

Phantasma

J’ai rêvé l’archipel parfumé, montagneux,
Perdu dans une mer inconnue et profonde
Où le naufrage nous a jetés tous les deux
Oubliés loin des lois qui régissent le monde.

Sur le sable étendue en l’or de tes cheveux,
Des cheveux qui te font comme une tombe blonde,
Je te ranime au son nouveau de mes aveux
Que ne répéteront ni la plage ni l’onde.

C’est un rêve. Ton âme est un oiseau qui fuit
Vers les horizons clairs de rubis, d’émeraudes,
Et mon âme abattue est un oiseau de nuit.

Pour te soumettre, proie exquise, à mon ennui
Et pour te dompter, blanche, en mes étreintes chaudes,
Tous les pays sont trop habités aujourd’hui.
❦ Le Collier de griffes · Charles Cros
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