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Mélanges de poésies fugitives et prose sans conséquence
Fanny de Beauharnais
1776
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Mélanges de poésies fugitives et prose sans conséquence

1776

À la raison d’un homme qui n’en a point

Le projet est digne d’un autre ;
Mais je suis ma vocation :
J’aime les êtres de raison ;
Je vais, Comte, chanter la vôtre.
Mais, bon ! elle est déjà bien loin.
C’est le chien de Jean de Nivelle ;
Elle s’enfuit quand on l’appelle :
Plus de cent fois, j’en fus témoin.
Comment donc courir après elle ?
Essayons : je veux l’attraper,
La sermonner à ma manière,
Et la tenir à la lisière,
De peur qu’elle n’ose échapper.
Vain espoir ! mon héros sommeille,
Il extravague, ou bien il dort,
Et sa raison criera bien fort,
Si c’est la mienne qui l’éveille.
Profitons de l’occasion,
Pour louer, tout bas, son courage ;
Car il en a, comme un Lion.
À la guerre, c’est un Dragon :
À Paris, ce n’est plus qu’un Page,
Un Page, au moins, pour la raison.
Beau dormeur, bel Endimion,
Sentez le prix de cet hommage.
Un fou charmant est plus qu’un sage,
Fût-ce Pythagore ou Platon.
II fait conquête sur conquête,
Plaît toujours, n’a jamais d’humeur :
On se passe fort bien de tête,
Lorsqu’on est doué d’un bon cœur.
Le vôtre est noble et plein de zèle :
Vous êtes ami généreux,
Surtout, des maris le modèle.
Vous trompâtes plus d’une belle ;
Vous fûtes amant dangereux.
Aujourd’hui, vous aimez vos nœuds.
Époux d’un ange, on est fidèle…
Il s’éveille ; changeons de ton :
Mais l’entreprise est trop pénible.
Je ne crois pas qu’il soit possible
De dire un mot à sa raison.

Aux hommes

Fier d’une fausse liberté,
Sexe, qui vous croyez le maître,
Soyez, au moins, digne de l’être.
Justifiez votre fierté ;
Et puis, ce sera notre affaire,
Quand vous l’aurez bien mérité,
De vous surpasser pour vous plaire.
Pardonnez-moi cette candeur,
Qui peut vous paraître un outrage,
Mais qui convient à mon humeur.
Vive, indépendante et volage,
Ma plume obéit à mon cœur.
Disserter est votre partage :
Il est très noble assurément ;
Le nôtre, c’est l’amusement,
Qui, prouvant moins, vaut davantage.
À votre plus grave argument,
Nous répondons en nous jouant,
Avec un mot de persiflage.
Notre frivole Aréopage
Donne des lois à vos Héros,
Et nous cachons vos noirs bureaux,
Sous les pompons du badinage.
Vous vous battez bien mieux que nous ;
Vous savez manier des armes :
Un grand sabre a pour vous des charmes ;
Chez vous la force aide au courroux.
Oui, messieurs, j’oserai le dire,
Depuis longtemps on sait cela ;
C’est d’elle que vient votre empire ;
Le nôtre, il est vrai, n’est point-là.
Le Ciel aussi nous dédommage.
Si la force manque à nos vœux,
Dans nos cœurs il met le courage ;
Combien nos combats sont affreux !
Dans ces plaines, que Mars ravage,
Les vôtres sont moins douloureux ;
Et l’ennemi qu’il vous faut craindre,
Ne sachant, ni plaire, ni feindre,
Moins cher, est bien moins dangereux.
Vous faut-il dévorer des larmes,
Résister à votre vainqueur ?
Sans honte, vous rendez les armes.
Mais, sous une feinte douceur,
Quand l’Amour blesse notre cœur ;
Trop sincères pour ne pas croire,
Pleurant la peine ou le bonheur,
Et la défaite et la victoire,
Et le triomphe de l’honneur,
Ou la perte de notre gloire,
Nous trouvons partout le malheur.
Savez-vous vaincre la Nature ?
Connaissez-vous tous ces tourments,
Vous, esclaves de vos penchants,
Vous, que l’impunité rassure ?
J’ai tort, je vous condamne en vain ;
Tous mes reproches sont des crimes :
N’avez-vous pas votre latin,
Qui vous rend des êtres sublimes ?
Oui, messieurs ; le Sexe jaseur
Doit tout au Sexe raisonneur.
Trop heureuses, je suis sincère,
Que des demi-Dieux, tels que vous,
Daignent descendre jusqu’à nous,
Et s’humaniser, pour nous plaire.
Des Philosophes, des Penseurs,
Des Géomètres, des Docteurs,
Dont les discours sont admirables,
Et les écrits inexplicables,
S’occuper de jolis enfants !
Et perdre parfois le bon sens !
Autour de nous jouer sans cesse !
S’abaisser à notre faiblesse !…
Tel est pourtant notre pouvoir.
Que la Nature forme un sage,
Si le sage vient à nous voir,
Reconnaît-elle son ouvrage ?
Enfin, tout adore nos fers ;
Tout suit l’instinct qui nous dirige :
Par nos grâces, par nos travers,
Si l’on veut, par notre vertige,
Nous enchaînons cet univers.
Nous lui prouvons, grâce au prestige,
Qu’en vous ébauchant avant nous,
Le Ciel, de notre honneur jaloux,
Pour la fin garda son prodige,
Et que la main du Créateur
Commença vite par la tige,
Pour donner ses soins à la fleur.

Portrait des Français

Tous vos goûts sont inconséquents :
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents,
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu’au délire :
Un rien suffit pour vous séduire ;
Et l’enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise :
Vous fait-on rire ? on a tout fait,
Et vous n’aimez que par surprise.
Vous n’avez tous qu’un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
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