Peinture de mœurs. À Monsieur le Président d’Espaignet, conseiller d’État
Espaignet façonné sur le Siècle plus sage,
Je veux peindre mes mœurs et t’offrir leur image :
Tu la peux à bon droit approuver ou casser,
Puisqu’en te pratiquant vingt ans j’ai vu passer.
Notre abord commença quand je fus à Montaigne :
Voir un mort au cercueil, sa fille et sa compagne,
Voyageant avec toi, qui menais de nouveau
Ta femme en leur Pays ton antique berceau.
Voici donc mes défauts : Je suis d’humeur bouillante,
J’oublie à peine extrême une injure poignante,
Je suis impatiente et sujette à courroux :
De ces vices pourtant je romps les plus grands coups.
Je dis romps au dehors où l’éclat est visible,
De les rompre en mon cœur ce roc est invisible :
Tant l’ire, la piqûre et les assauts puissants
Des accidents fâcheux me pénètrent les sens.
Les passions enfin que l’instinct nous excite,
Et non l’opinion de lumière interdite,
Tiennent d’un poids égal telle place chez moi,
Que ma loi je leur donne et la leur je reçois.
Je m’enferre parfois en la ronde fiance,
Supposant au prochain ma propre conscience :
Mais si j’ouvre au soupçon l’œil de mon jugement,
On ne me peut tromper, ains trahir seulement.
Parfois en conférant il advient que j’épouse
La Raison et ses droits d’une humeur trop jalouse :
Toute noble qu’elle est cédons parfois aux fous,
Et qui ne veut hurler laisse hurler les loups.
Ce débat néanmoins s’écoule sans querelle,
Car soudain qu’elle éclôt mon art lui brise l’aile :
Et n’ai trouble ni bruit, hors ceux que le mondain
Livre au faible impuissant par malice ou dédain.
Je suis blessée aussi de cette sotte honte,
Qui naissant de vertu pour vice nous surmonte.
J’avoue encore après reprochable à bon droit,
Qu’à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid :
Encore que mon cœur d’un zèle franc l’honore.
Hé quel autre mortel d’un juste vœu l’adore ?
Le fini l’infini ? l’ouvrage son Auteur ?
Un atome, un néant, l’unique Créateur ?
Pour m’estimer un peu je ne mérite blâme,
D’un appât si friand chacun flatte son âme :
Je n’en crains les rieurs si je me prise à point :
Qui ne voit ses Vertus son Vice il ne voit point.
Je ne m’accuse pas du défaut de ménage,
De ce reproche en vain le Vulgaire m’outrage :
Pour me voir sans moyens, sans ménage on me croit :
J’en aurais à plein fond quand mon bien le vaudrait.
Ah qu’en vain nos succès nous mesurent l’estime !
Ah que le nom du pauvre aisément on opprime !
Mon bien court et brouillé je n’ai dû conserver,
Puisque de la misère il n’eût pu me sauver.
Mes bonnes qualités prendront ici leur place.
Les lois de l’équité d’un saint respect j’embrasse.
J’ai l’entregent modeste et de l’honneur j’ai soin.
Je n’aime pas l’argent que pour le seul besoin.
Que si j’ai ce défaut d’aimer un peu la gloire,
L’ambition au moins me cède la victoire :
Je dis l’ambition que les Cours vont suivant :
Qui connaît ses objets il méprise leur vent.
Et n’aurais vu des Grands la pompeuse hautesse,
Sans la nécessité tyrannique maîtresse.
Mes mœurs et mon humeur luisent d’égalité.
Mon jugement refuit toute témerité.
Car cette erreur je hais ridicule et sifflable,
Qui pleige à tous moments pour vrai le vraisemblable :
Et ce vice commun je fuis d’un soin exprès,
De prendre pour un point celui qui loge auprès.
Parfois doncques en vain j’espère ou je soupçonne,
Mais lors sans affirmer mon jugement tâtonne :
S’il affirme, il va droit, et s’y prend rarement :
Et si je fais gageure elle court sûrement.
Je ne sais rien juger par coutume vulgaire.
Hors du trop et du peu mes devis je tempère.
Le propos indiscret j’ai toujours évité.
Je n’aurais dans un trône orgueil ni vanité.
L’effort de mon malheur mon courage ne brise.
Mon courroux bien qu’ardent ma raison ne maîtrise :
Ni jamais ses élans ne m’ont fait ressentir
Les honteux aiguillons d’un tardif repentir.
Nulle humeur volontaire en mes mœurs ne tient place.
Toute bizarrerie outre-Mer je déchasse :
Et ne fais ou dis rien en aucune saison,
Dont mon faible discours ne peut rendre raison.
Ma science proscrit toute Phébuserie.
L’on ne remarque en moi nulle charlaterie.
Je quitte un bien certain qui tente mon souhait,
S’il blesse ma rondeur d’apparence ou d’effet.
Le fat j’envoie aux Cours et aux clercs des Écoles.
L’Alchimie est chez moi, mais non ses suites folles :
Tromper, dépenser gros, croire l’Art sans douter,
Attendre une Mer d’or, sans fin la trompeter ;
Aucun je n’ai trompé, j’ai fait peu de dépense,
J’attends peu, je dis moins, j’espère sans croyance.
Je ne drape ou médis. De léger je ne crois,
Je suis fort véritable et d’une entière foi.
Si par occasion quelque bourde je donne,
Elle sert à quelqu’un et ne nuit à personne.
Sauvant bruit ou désastre ouverts à mes amis,
Et n’ai point cet excès à mon besoin permis,
Ou si pour mon besoin la vérité j’altère,
C’est sur le coup précis d’une importante affaire :
Sans intérêt d’autrui, sans me prêter du vent,
Sans affirmer encore, et certes peu souvent.
Puisqu’on peut rarement déguiser le mensonge,
Dans son bourbier honteux le prudent ne se plonge :
Car l’honnête renom de vrai-disant lui sert,
Et surpris pour menteur sans remède il le perd.
Nul propos imposteur par haine je n’avance.
Mon interêt n’éteint l’œil de ma connaissance.
Je vois le vice aussi qui difforme l’ami,
Et connais la vertu qui dore l’ennemi.
Je n’abuse jamais la simplesse facile
Par un mauvais conseil quoiqu’il me fût utile.
La Vertu sans les biens j’honore où je la vois.
Pour moi je fais raison, je la fais contre moi.
J’ai le cœur noble et franc, je hais toute feintise.
Je suis inviolable en l’amitié promise :
En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort,
Du monde ni des ans ce vœu ne sent l’effort.
L’ami ni l’étranger paisible je n’offense,
Et souvent à leur tort je prête l’indulgence.
Je n’ai saine ou malade un esprit riotteux.
Je fuis du vil ingrat le reproche honteux.
L’injure plus qu’à nul à mon cœur est amère ;
J’aimerais mieux pourtant la souffrir que la faire :
Sans excéder son poids je la paye et ressens.
Les faibles je respecte à l’égal des puissants.
Je ne sème discord. Je ne couve l’envie.
Nul prix ne flétrirait l’équité de ma vie.
Nulle nécessité n’usurpe le pouvoir,
De me faire blesser office ni devoir.
À mes aises charmeurs je n’ai l’humeur sujette.
La grimace de Cour et son fard je rejette :
Je hais sa singerie où chacun s’entresuit.
Mon œil et mon palais le vain luxe refuit.
Je suis soigneuse, active, en mes desseins constante,
Aux affaires bandée et de loin prévoyante.
Je ne suis nonchalante à payer mon devoir.
Je sais d’esprit docile un conseil recevoir.
Du faible contre un fort le parti je n’opprime.
Du flatteur pestilent je déteste le crime.
Devant qu’avoir goûté les mœurs du Genre humain,
J’épandais tout office à pleine et large main :
Même bonté depuis entre les Bons j’observe,
Mais parmi le Commun je fais quelque réserve :
Je secourrais pourtant le pauvre et l’affligé,
Si d’un joug moins pesant mon col était chargé.
Le secret qu’on m’a dit je tais d’un soin fidèle,
Voire un secret surpris peu souvent je décèle :
Je ne guette celui que l’on me veut cacher,
Ou si mon œil le perce il feint de n’y toucher.
Je ne condamne aucun suivant la voix publique.
Je ne suis importune à ceux que je pratique.
Donc si j’ai des défauts ils n’offensent que moi,
Sans flétrir au commerce ou mes mœurs ou ma foi.
L’équité, la candeur, je les tiens de Nature :
L’ordre je l’ai gagné par temps et par lecture.
J’ai vu les derniers sceaux à cet ordre apposés,
Ayant sur mes ans mûrs sept lustres épuisés.
Je veux peindre mes mœurs et t’offrir leur image :
Tu la peux à bon droit approuver ou casser,
Puisqu’en te pratiquant vingt ans j’ai vu passer.
Notre abord commença quand je fus à Montaigne :
Voir un mort au cercueil, sa fille et sa compagne,
Voyageant avec toi, qui menais de nouveau
Ta femme en leur Pays ton antique berceau.
Voici donc mes défauts : Je suis d’humeur bouillante,
J’oublie à peine extrême une injure poignante,
Je suis impatiente et sujette à courroux :
De ces vices pourtant je romps les plus grands coups.
Je dis romps au dehors où l’éclat est visible,
De les rompre en mon cœur ce roc est invisible :
Tant l’ire, la piqûre et les assauts puissants
Des accidents fâcheux me pénètrent les sens.
Les passions enfin que l’instinct nous excite,
Et non l’opinion de lumière interdite,
Tiennent d’un poids égal telle place chez moi,
Que ma loi je leur donne et la leur je reçois.
Je m’enferre parfois en la ronde fiance,
Supposant au prochain ma propre conscience :
Mais si j’ouvre au soupçon l’œil de mon jugement,
On ne me peut tromper, ains trahir seulement.
Parfois en conférant il advient que j’épouse
La Raison et ses droits d’une humeur trop jalouse :
Toute noble qu’elle est cédons parfois aux fous,
Et qui ne veut hurler laisse hurler les loups.
Ce débat néanmoins s’écoule sans querelle,
Car soudain qu’elle éclôt mon art lui brise l’aile :
Et n’ai trouble ni bruit, hors ceux que le mondain
Livre au faible impuissant par malice ou dédain.
Je suis blessée aussi de cette sotte honte,
Qui naissant de vertu pour vice nous surmonte.
J’avoue encore après reprochable à bon droit,
Qu’à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid :
Encore que mon cœur d’un zèle franc l’honore.
Hé quel autre mortel d’un juste vœu l’adore ?
Le fini l’infini ? l’ouvrage son Auteur ?
Un atome, un néant, l’unique Créateur ?
Pour m’estimer un peu je ne mérite blâme,
D’un appât si friand chacun flatte son âme :
Je n’en crains les rieurs si je me prise à point :
Qui ne voit ses Vertus son Vice il ne voit point.
Je ne m’accuse pas du défaut de ménage,
De ce reproche en vain le Vulgaire m’outrage :
Pour me voir sans moyens, sans ménage on me croit :
J’en aurais à plein fond quand mon bien le vaudrait.
Ah qu’en vain nos succès nous mesurent l’estime !
Ah que le nom du pauvre aisément on opprime !
Mon bien court et brouillé je n’ai dû conserver,
Puisque de la misère il n’eût pu me sauver.
Mes bonnes qualités prendront ici leur place.
Les lois de l’équité d’un saint respect j’embrasse.
J’ai l’entregent modeste et de l’honneur j’ai soin.
Je n’aime pas l’argent que pour le seul besoin.
Que si j’ai ce défaut d’aimer un peu la gloire,
L’ambition au moins me cède la victoire :
Je dis l’ambition que les Cours vont suivant :
Qui connaît ses objets il méprise leur vent.
Et n’aurais vu des Grands la pompeuse hautesse,
Sans la nécessité tyrannique maîtresse.
Mes mœurs et mon humeur luisent d’égalité.
Mon jugement refuit toute témerité.
Car cette erreur je hais ridicule et sifflable,
Qui pleige à tous moments pour vrai le vraisemblable :
Et ce vice commun je fuis d’un soin exprès,
De prendre pour un point celui qui loge auprès.
Parfois doncques en vain j’espère ou je soupçonne,
Mais lors sans affirmer mon jugement tâtonne :
S’il affirme, il va droit, et s’y prend rarement :
Et si je fais gageure elle court sûrement.
Je ne sais rien juger par coutume vulgaire.
Hors du trop et du peu mes devis je tempère.
Le propos indiscret j’ai toujours évité.
Je n’aurais dans un trône orgueil ni vanité.
L’effort de mon malheur mon courage ne brise.
Mon courroux bien qu’ardent ma raison ne maîtrise :
Ni jamais ses élans ne m’ont fait ressentir
Les honteux aiguillons d’un tardif repentir.
Nulle humeur volontaire en mes mœurs ne tient place.
Toute bizarrerie outre-Mer je déchasse :
Et ne fais ou dis rien en aucune saison,
Dont mon faible discours ne peut rendre raison.
Ma science proscrit toute Phébuserie.
L’on ne remarque en moi nulle charlaterie.
Je quitte un bien certain qui tente mon souhait,
S’il blesse ma rondeur d’apparence ou d’effet.
Le fat j’envoie aux Cours et aux clercs des Écoles.
L’Alchimie est chez moi, mais non ses suites folles :
Tromper, dépenser gros, croire l’Art sans douter,
Attendre une Mer d’or, sans fin la trompeter ;
Aucun je n’ai trompé, j’ai fait peu de dépense,
J’attends peu, je dis moins, j’espère sans croyance.
Je ne drape ou médis. De léger je ne crois,
Je suis fort véritable et d’une entière foi.
Si par occasion quelque bourde je donne,
Elle sert à quelqu’un et ne nuit à personne.
Sauvant bruit ou désastre ouverts à mes amis,
Et n’ai point cet excès à mon besoin permis,
Ou si pour mon besoin la vérité j’altère,
C’est sur le coup précis d’une importante affaire :
Sans intérêt d’autrui, sans me prêter du vent,
Sans affirmer encore, et certes peu souvent.
Puisqu’on peut rarement déguiser le mensonge,
Dans son bourbier honteux le prudent ne se plonge :
Car l’honnête renom de vrai-disant lui sert,
Et surpris pour menteur sans remède il le perd.
Nul propos imposteur par haine je n’avance.
Mon interêt n’éteint l’œil de ma connaissance.
Je vois le vice aussi qui difforme l’ami,
Et connais la vertu qui dore l’ennemi.
Je n’abuse jamais la simplesse facile
Par un mauvais conseil quoiqu’il me fût utile.
La Vertu sans les biens j’honore où je la vois.
Pour moi je fais raison, je la fais contre moi.
J’ai le cœur noble et franc, je hais toute feintise.
Je suis inviolable en l’amitié promise :
En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort,
Du monde ni des ans ce vœu ne sent l’effort.
L’ami ni l’étranger paisible je n’offense,
Et souvent à leur tort je prête l’indulgence.
Je n’ai saine ou malade un esprit riotteux.
Je fuis du vil ingrat le reproche honteux.
L’injure plus qu’à nul à mon cœur est amère ;
J’aimerais mieux pourtant la souffrir que la faire :
Sans excéder son poids je la paye et ressens.
Les faibles je respecte à l’égal des puissants.
Je ne sème discord. Je ne couve l’envie.
Nul prix ne flétrirait l’équité de ma vie.
Nulle nécessité n’usurpe le pouvoir,
De me faire blesser office ni devoir.
À mes aises charmeurs je n’ai l’humeur sujette.
La grimace de Cour et son fard je rejette :
Je hais sa singerie où chacun s’entresuit.
Mon œil et mon palais le vain luxe refuit.
Je suis soigneuse, active, en mes desseins constante,
Aux affaires bandée et de loin prévoyante.
Je ne suis nonchalante à payer mon devoir.
Je sais d’esprit docile un conseil recevoir.
Du faible contre un fort le parti je n’opprime.
Du flatteur pestilent je déteste le crime.
Devant qu’avoir goûté les mœurs du Genre humain,
J’épandais tout office à pleine et large main :
Même bonté depuis entre les Bons j’observe,
Mais parmi le Commun je fais quelque réserve :
Je secourrais pourtant le pauvre et l’affligé,
Si d’un joug moins pesant mon col était chargé.
Le secret qu’on m’a dit je tais d’un soin fidèle,
Voire un secret surpris peu souvent je décèle :
Je ne guette celui que l’on me veut cacher,
Ou si mon œil le perce il feint de n’y toucher.
Je ne condamne aucun suivant la voix publique.
Je ne suis importune à ceux que je pratique.
Donc si j’ai des défauts ils n’offensent que moi,
Sans flétrir au commerce ou mes mœurs ou ma foi.
L’équité, la candeur, je les tiens de Nature :
L’ordre je l’ai gagné par temps et par lecture.
J’ai vu les derniers sceaux à cet ordre apposés,
Ayant sur mes ans mûrs sept lustres épuisés.