Après ma Mort
Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immersité du vide éthérique. Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoilé, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin mes vices, dernier rempart, je m’en fis carapace.
Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus.
Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la méritait tellement.
Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.
Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.
Chant de mort
La fortune aux larges ailes, la fortune par erreur m’ayant emporté avec les autres vers son pays joyeux, tout à coup, mais tout à coup, comme je respirais enfin heureux, d’infinis petits pétards dans l’atmosphère me dynamitérent et puis des couteaux jaillissant de partout me lardérent de coups, si bien que je retombai sur le sol dur de ma patrie, à tout jamais la mienne maintenant.
La fortune aux ailes de paille, la fortune m’ayant élevé pour un instant au-dessus des angoisses et des gémissements, un groupe formé de mille, caché à la faveur de ma distraction dans la poussière d’une haute montagne, un groupe fait à la lutte à mort depuis toujours, tout à coup nous étant tombé dessus comme un bolide, je retombai sur le sol dur de mon passé, passé à tout jamais présent maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune aux draps frais m’ayant recueilli avec douceur, comme je souriais à tous autour de moi, distribuant tout ce que je possédais, tout à coup, pris par on ne sait quoi venu par en dessous et par derrière, tout à coup, comme une poulie qui se décroche, je basculai, ce fut un saut immense, et je retombai sur le sol dur de mon destin, destin à tout jamais le mien maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune à la langue d’huile, ayant lavé mes blessures, la fortune comme un cheveu qu’on prend et qu’on tresserait avec les siens, m’ayant pris et m’ayant uni indissolublement à elle, tout à coup comme déja je trempais dans la joie, tout à coup la Mort vint et dit: ‘Il est temps. Viens’. La Mort, à tout jamais la Mort maintenant.
Un Certain Plume
Clown
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements ‘de fil en aiguille’.
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coups de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée à force d’être nul
et ras…
et risible…
Crier
Le panaris est une souffrance atroce. Mais ce qui me faisait souffrir le plus, c’était que je ne pouvais crier. Car j’étais à l’hôtel. La nuit venait de tomber et ma chambre était prise entre deux autres où l’on dormait.
Alors, je me mis à sortir de mon crâne des grosses caisses, des cuivres, et un instrument qui résonnait plus que des orgues. Et profitant de la force prodigieuse que me donnait la fièvre, j’en fis un orchestre assourdissant. Tout tremblait de vibrations.
Alors, enfin assuré que dans ce tumulte ma voix ne serait pas entendue, je me mis à hurler, à hurler pendant des heures, et parvins à me soulager petit à petit.
Dragon
Un dragon est sorti de moi. Cent queues de flammes et de nerfs il sortit.
Quel effort je fis pour le contraindre à s’élever, le fouettant par-dessus moi! Le bas était prison d’acier où j’étais enfermé. Mais je m’obstinai et soutins fureur et les tôles de l’implacable geôle finirent par se disjoindre petit à petit, forcées par l’impétueux mouvement giratoire.
C’était parce que tout allait si mal, c’était en septembre (1938), c’était le mardi, c’était pour ça que j’étais obligé pour vivre de prendre cette forme si étrange. Ainsi donc je livrai bataille pour moi seul, quand l’Europe hésitait encore, et partis comme dragon, contre les forces mauvaises, contre les paralysies sans nombre qui montaient des événements, par-dessus la voix de l’océan des médiocres, dont la gigantesque importance se démasquait soudain à nouveau vertigineusement.
Emportez-moi
Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.
Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.
Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.
Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.
Et c’est toujours
Et c’est toujours le percement par la lance
l’essaim de guêpes qui fond sur l’œil
la lèpre
et c’est toujours le flanc ouvert
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le tabernacle brisé
le bras faible comme un cil qui lutte contre le fleuve
et c’est toujours la nuit qui revient
l’espace vide mais qui guette
et c’est toujours la vieille sangle
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le balcon écroulé.
Le nerf pincé au fond du cœur qui se souvient
l’oiseau-baobab qui fouaille le cerveau
le torrent où l’être se précipite
et c’est toujours la rencontre dans l’orage
et c’est toujours le bord de l’éclipse
et c’est toujours derrière la palissade des cellules
l’horizon qui recule, qui recule.
Ils pratiquent aussi le baiser à mort...
Ils pratiquent aussi le baiser à mort.
Le prix du spectacle est évalué en frissons. Un frisson simple,
trois fouques (le prix d’une journée a l’auberge étant de six a
La seance de sac
Cela commença quand j’étais enfant. Il y avait un grand adulte encombrant.
Comment me venger de lui? Je le mis dans un sac. La je pouvais le battre à mon aise. Il criait, mais je ne l’écoutais pas. Il n’était pas intéressant.
Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée. Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.
A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.
Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète. C’était plus stir.
Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.
Je sais que je les attends au sac. Voila qui donne une merveilleuse patience.
Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre. ‘
La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans le sac. Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue & lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.
Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres ? :
Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.
Mais l’habitude libératrice me sauva. De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait ‘devoir ne me laisser rien. Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.
Liberté d’ Action
Voicr qu’est venue l’Époque dure, plus dure que la dure condition de l’homme.
Elle est venue l’Époque.
Je ferai de leurs maisons des lieux de décombre, dit une Voix.
Je ferai de leurs vaisseaux qui voguent sur l’eau des pierres qui coulent rapidement.
Je ferai de leurs familles des hordes terrifiées.
Je ferai de leurs richesses ce que d’une fourrure font les mites, n’en laissant que le spectre, lequel tombe en poussière au moindre geste.
Je ferai de leur bonheur une sale éponge qu’il faut jeter, et leurs projets d’autrefois plus comprimés que le corps de la punaise persécuteront leurs jours et leurs nuits.
Je ferai planer la mort en vérité et en réalité et malheur à qui se trouvera sous ses ailes.
Je culbuterai leurs dieux d’une monstrueuse culbute et dans ses débris éparpillés ils trouveront des dieux quils ne se savaient pas et dont la perte les fera souffrir encore davantage.
Lugubres, lugubres mois!
Lugubres comme cantonnement inondé par surprise.
Lugubres comme le blockhaus aperçu tout à coup et trop tard, trop tard son embrasure mince semblable à un mauvais œil plissé, mais ce qui en sort est autrement pénétrant.
Lugubres comme un croiseur sans escorte aérienne, le soir, prés des unités ennemies tandis qu’on entend des bruits dans le ciel que l’on identifie que trop bien quoiqu’encore faibles, mais ils grossissent si épouvantablement vite, et le croiseur sen va, zigzaguant comme une phrase maladroite qui ne rencontre pas le lit de Vhistoire.
Lugubres ... et pas finis.
Chant Dans Le Labyrinthe (Extract)
La vision de Plume
Un fromage lent, jaune, à pas de chevaux de catafalque, un fromage lent, jaune, à pas de chevaux de catafalque, circulait en luimême comme un pied du monde. C’était plutôt une énorme mamelle, une vieille meule de chair et, accroupie se tenait sur une région immense qui devait être terriblement moite.
Sur la gauche descendait la cavalerie. Il fallait voir les chevaux freiner sur leurs sabots de derrière. Ces cavaliers si fiers ne remonteraient donc jamais? Non, jamais.
Et le chef faisait force gestes de protestations, mais sa voix était devenue si petite qu’on se demandait qui aurait accepté de tenir compte de ce qu’il disait, comme si un grain de riz s’était
Enfin, ils parurent sembourber et on ne les revit plus. Puis, tout à coup, comme un déclic, comme un débrayage se fit dans l’énorme chose molle et des débris rejetés de tous côtés se forma après un certain temps un ruban si long, si long et cependant si ferme que toute la cavalerie y aurait pu passer à grande allure. Mais ses éléments avaient disparu. Seule la silhouette du chef se distinguait. On aurait même été tenté de lui voir encore son attitude de protestation, si sa tête orgueilleuse ne s’était affaissée. Alors, comme si elle seule jusqu’à ce moment l’avait tenu debout, il tomba de tout son long. Ce fut un cylindre si léger qui roula sur le ruban, qui descendait avec un bruit clair, et qui semblait parfaitement creux et gai.
Quant à Plume, assis au pied de son lit, il regardait ce spectacle en réfléchissant silencieusement…