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Fables
Jean de La Fontaine
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Fables

Discours a madame de la sablière

Iris, je vous loüerois, il n’est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois nostre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des loüanges nouvelles.
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l’on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre,
C’est la loüange, Iris. Vous ne la goustez point ;
D’autres propos chez vous recompensent ce point,
Propos, agreables commerces,
Où le hazard fournit cent matieres diverses,
Jusque-là qu’en vostre entretien
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
Les chimeres, le rien, tout est bon. Je soûtiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur differentes fleurs l’Abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces Fables aussi j’entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oüy parler ? Ils disent donc
Que la beste est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’ame, en elle tout est corps.
Telle est la monstre qui chemine,
A pas toûjours égaux, aveugle et sans dessein ;
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roüe y tient lieu de tout l’esprit du monde.
La premiere y meut la seconde,
Une troisieme suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la beste est toute telle :
L’objet la frape en un endroit ;
Ce lieu frapé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
Le sens de proche en proche aussi-tost la reçoit.
L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joye, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces estats.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu’est-ce donc ? Une monstre. Et nous ? C’est autre chose.
Voicy de la façon que Descartes l’expose ;
Descartes, ce mortel dont on eust fait un Dieu
Chez les Payens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huistre et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet Auteur.
Sur tous les animaux enfans du Createur,
J’ay le don de penser, et je sçais que je pense.
Or vous sçavez, Iris, de certaine science,
Que quand la beste penseroit,
La beste ne refléchiroit
Sur l’objet, ny sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soûtient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’estes point embarassée
De le croire, ny moy. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors, celuy des voix
N’a donné nul relâche à la fuyante proye,
Qu’en vain elle a mis ses efforts
A confondre, et broüiller la voye,
L’animal chargé d’ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force
A presenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent Stratagemes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la Perdrix
Void ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut füir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traisnant de l’aisle,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,
Et puis quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle luy dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme, qui confus des yeux en vain la suit.

Non loin du Nort il est un monde
Où l’on sçait que les habitans
Vivent ainsi qu’aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux,
Qui des torrens grossis arrestent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’edifice resiste, et dure en son entier ;
Apres un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maistre d’œuvre y court, et tient haut le baston.
La République de Platon
Ne seroit rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils sçavent en hyver elever leur maison
Passent les estangs sur des ponts,
Fruit de leur art, sçavant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à present tout leur sçavoir
Est de passer l’onde à la nage.

Que ces Castors ne soient qu’un corps vuide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ;
Mais voicy beaucoup plus : ecoutez ce recit,
Que je tiens d’un Roy plein de gloire.
Le défenseur du Nort vous sera mon garand :
Je vais citer un Prince aimé de la victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire Ottoman ;
C’est le Roy Polonais, jamais un Roy ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiere
Des animaux entr’eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des peres aux enfans
En renouvelle la matiere.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmy les hommes,
Non pas mesme au siecle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Stix et mere des heros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’experience.
Pour chanter leur combat, l’Acheron nous devroit
Rendre Homere. Ah s’il le rendoit,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Epicure !
Que diroit ce dernier sur ces exemples-cy ?
Ce que j’ay déja dit, qu’aux bestes la nature
Peut par les seuls ressorts operer tout cecy ;
Que la memoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j’ay mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet lorsqu’il revient, va dans son magazin
Chercher par le mesme chemin
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mesmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un mesme événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine
Non l’objet, ny l’instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moy certain agent ;
Tout obeït dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct : du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvemens c’est l’arbître suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point : je vois l’outil
Obeïr à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux, et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-estre à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L’impression se fait. Le moyen, je l’ignore.
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignoroit encore.
Nous et luy la-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sçais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas, l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un poinct :
Que la plante apres tout n’a point.
Ce pendant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

Deux rats cherchoient leur vie, ils trouvèrent un Œuf.
Le disné suffisoit à gens de cette espece :
Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf.
Pleins d’appetit, et d’allegresse,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ;
Rencontre incommode et fascheuse.
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traisner,
C’estoit chose impossible autant que hazardeuse.
Necessité l’ingenieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation,
L’écornifleur estant à demy quart de lieuë,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas,
L’autre le traisna par la queuë.
Qu’on m’aille soûtenir après un tel récit,
Que les bestes n’ont point d’esprit.
Pour moy, si j’en estois le maistre,
Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans.
Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre.
Par un exemple tout égal,
J’attribuërois à l’animal
Non point une raison selon nostre maniere,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserois un morceau de matiere,
Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumiere,
Je ne sçais quoy plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme,
La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferois nostre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L’un cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfans, idiots,
Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre encore une autre ame, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmy les airs les celestes phalanges,
Entreroit dans un poinct sans en être pressé,
Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé,
Choses reelles quoy qu’estranges.
Tant que l’enfance dureroit,
Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit
Qu’une tendre et foible lumiere ;
L’organe estant plus fort, la raison perceroit
Les tenebres de la matiere,
Qui toûjours enveloperoit
L’autre ame, imparfaite et grossiere.

L’Hirondelle et les petits oiseaux

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
Et devant qu’ils fussent éclos,
Les annonçait aux Matelots.
Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème,
Elle vit un Manant en couvrir maints sillons.
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons.
Je vous plains : car pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n’est pas loin,
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison ;
C’est la cage ou le chaudron.
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
Mangez ce grain, et croyez-moi. »
Les Oiseaux se moquèrent d’elle,
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
Ce qu’a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
— Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.”
La chanvre étant tout à fait crue,
L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les gens n’étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place ;
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le Canard, la Grue et la Bécasse.
Mais vous n’êtes pas en état
De passer comme nous les déserts et les ondes,
Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr :
C’est de vous renfermer aux trous de quelque mur. »
Les Oisillons, las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que frisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint Oisillon se vit esclave retenu.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

La Colombe et la Fourmi

Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe,
Quand sur l’eau se penchant une Fourmis y tombe,
Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmis
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmis arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête :
La Colombe l’entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s’envole :
Point de pigeon pour une obole.

La Laitière et le pot au lait

Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis Gros-Jean comme devant.

La Mort et le Bûcheron

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur :
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire.
« C’est, dit-il, afin de m’aider
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. »

Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes :
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.

La Mort et le Mourant

La mort ne surprend point le sage :
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :
La mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour, le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et, puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu :
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
— Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus ;
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n’importe à la République
Que tu fasses ton testament. »

La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet :
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

Le Chat, la Belette et le petit Lapin

Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
« O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis :
O là, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La Dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
« C’était un beau sujet de guerre
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
— Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.

Le Chêne et le Roseau

Le Chêne un jour dit au Roseau :
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure.
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du Soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon ; tout me semble Zéphir.
Encore si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage ;
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
— Votre compassion, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie :
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Le Coche et la Mouche

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s’approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
« Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine. »

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.

Le cochet, le chat et le souriceau

Un souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l’aventure à sa mère.
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux ;
L’un doux, bénin et gracieux,
Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée. »
Or c’était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j’aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m’a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
L’autre m’a fait prendre la fuite.
— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir est porté.
L’autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.

Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine. »

Le Héron

Un jour sur ses longs pieds alloit je ne sçais où
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il costoyoit une riviere.
L’onde estoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commere la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compere.
Le Héron en eust fait aisément son profit :
Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre ;
Mais il crût mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appetit.
Il vivoit de regime, et mangeoit à ses heures.
Apres quelques momens l’appetit vint ; l’oiseau
S’approchant du bord vid sur l’eau
Des Tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne luy plut pas ; il s’attendoit à mieux,
Et montroit un goust dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
Moy, des Tanches ? dit-il, moy, Héron, que je fasse
Une si pauvre chere ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! C’est bien-là le disné d’un Héron !
J’ouvrirois pour si peu le bec ! Aux Dieux ne plaise !
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vid plus aucun poisson.
La faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accomodans ce sont les plus habiles ;
On hazarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Sur tout quand vous avez à peu près vostre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j’ay puisé ces leçons.

Certaine fille un peu trop fiere
Prétendoit trouver un mary
Jeune, bien-fait, et beau, d’agreable maniere,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-cy.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eust du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chetifs de moitié.
Quoy moy ? quoy ces gens-là ? L’on radote, je pense.
A moy les proposer ! Helas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espece !
L’un n’avoit en l’esprit nulle delicatesse ;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là ;
C’estoit cecy, c’estoit cela,
C’estoit tout : car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Apres les bons partis les mediocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vrayment, je suis bonne
De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grace à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoy qu’en solitude.
La belle se sceut gré de tous ces sentimens.
L’âge la fit déchoir ; adieu tous les amans.
Un an se passe et deux avec inquietude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne pûrent faire
Qu’elle échapât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent reparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa preciosité changea lors de langage.
Son miroir luy disoit : Prenez viste un mari.
Je ne sçais quel désir le luy disoit aussi :
Le desir peut loger chez une precieuse :
Celle-cy fit un choix qu’on n’auroit jamais crû,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.

Le Lièvre et la Tortue

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue,
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;
Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
— Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
— Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau ; je tette encor ma mère.
— Si ce n’est toi c’est donc ton frère.
— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens ;
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge. »
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange
Sans autre forme de procès.

Le paysan du danube

Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau :
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ay pour le fonder à present
Le bon Socrate, Esope, et certain Païsan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurele
Nous fait un portrait fort fidele.
On connoist les premiers ; quant à l’autre, voicy
Le personnage en racourci.
Son menton nourrissoit une barbe touffuë,
Toute sa personne veluë
Representoit un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché,
Le regard de travers, nez tordu, grosse levre,
Portoit sayon de poil de chevre
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi basty fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’estoit point d’aziles
Où l’avarice des Romains
Ne penestrast alors, et ne portait les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Senat, assis pour m’écoûter
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veûillent les immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive estre repris.
Sans leur ayde il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir on viole leurs loix.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de nostre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misere,
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance severe,
Il ne vous fasse en sa colere
Nos esclaves à vostre tour.
Et pourquoy sommes-nous les vostres ? Qu’on me die
En quoy vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maistres de l’Univers ?
Pourquoy venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Estoient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avoient eu l’avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut estre en vostre place ils auroient la puissance,
Et sçauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos Prsteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle mesme en est offensée :
Car sçachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Graces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les Citez, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos cheres compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragez de mettre au jour des mal-heureux,
Et de peupler pour Rome un païs qu’elle opprime.
Quant à nos enfans déja nez,
Nous soûhaitons de voir leur jours bientost bornez :
Vos Preteurs au mal-heur nous font joindre le crime.
Retirez-les, ils ne nous apprendront
Que la mollesse, et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ay veu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de present à faire ?
Point de pourpre à donner ? C’est en vain qu’on espere
Quelque refuge aux loix : encore leur ministere
A-t’il mille longueurs. Ce discours un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincere.
A ces mots, il se couche, et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance,
Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit
D’autres Preteurs, et par écrit
Le Senat demanda ce qu’avoit dit cet homme,
Pour servir de modele aux parleurs à venir.
On ne sçeut pas long-temps à Rome
Cette éloquence entretenir.

Le songe d’un habitant du Mogol

Jadis certain mogol vit en songe un vizir
Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l’affaire.
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
Acquis tant soit peu d’habitude,
C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »

Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

Les Animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ;
On n’en voyait point d’occupés
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie,
Ni loups ni renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
— Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
Et quand au berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses :
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
À ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Les deux amis

Deux vrais amis vivoient au Monomotapa :
L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre.
Les amis de ce païs-là
Valent bien, dit-on, ceux du nostre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avoit touché le seüil de ce palais.
L’amy couché s’estonne ; il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme.
N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ?
En voicy ; s’il vous est venu quelque querelle,
J’ay mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toûjours seul ? Une esclave assez belle
Estoit à mes costez : voulez-vous qu’on l’appelle ?
— Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre poinct :
Je vous rend grace de ce zele.
Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ;
J’ay craint qu’il ne fust vrai, je suis viste accouru.
Ce maudit songe en est la cause.

Qui d’eux aimoit le mieux ? que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un amy veritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les luy découvrir vous-mesme.
Un songe, un rien, tout luy fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Les deux Coqs

Deux Coqs vivaient en paix ; une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint :
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.

La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.

Les Deux Pigeons

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ;
Vous y croirez être vous-même.
À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l’avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d’à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l’aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi boiteuse,
Droit au logis s’en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l’aimable et jeune Bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?

Livre 6 — Épilogue

Bornons ici cette carrière.
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d’haleine,
Pour fournir à d’autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
À peindre ses malheurs et ses félicités :
J’y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s’échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
❦ Fables · Jean de La Fontaine
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