Discours a madame de la sablière

Iris, je vous loüerois, il n’est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois nostre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des loüanges nouvelles.
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l’on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre,
C’est la loüange, Iris. Vous ne la goustez point ;
D’autres propos chez vous recompensent ce point,
Propos, agreables commerces,
Où le hazard fournit cent matieres diverses,
Jusque-là qu’en vostre entretien
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
Les chimeres, le rien, tout est bon. Je soûtiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur differentes fleurs l’Abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces Fables aussi j’entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oüy parler ? Ils disent donc
Que la beste est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’ame, en elle tout est corps.
Telle est la monstre qui chemine,
A pas toûjours égaux, aveugle et sans dessein ;
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roüe y tient lieu de tout l’esprit du monde.
La premiere y meut la seconde,
Une troisieme suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la beste est toute telle :
L’objet la frape en un endroit ;
Ce lieu frapé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
Le sens de proche en proche aussi-tost la reçoit.
L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joye, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces estats.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu’est-ce donc ? Une monstre. Et nous ? C’est autre chose.
Voicy de la façon que Descartes l’expose ;
Descartes, ce mortel dont on eust fait un Dieu
Chez les Payens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huistre et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet Auteur.
Sur tous les animaux enfans du Createur,
J’ay le don de penser, et je sçais que je pense.
Or vous sçavez, Iris, de certaine science,
Que quand la beste penseroit,
La beste ne refléchiroit
Sur l’objet, ny sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soûtient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’estes point embarassée
De le croire, ny moy. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors, celuy des voix
N’a donné nul relâche à la fuyante proye,
Qu’en vain elle a mis ses efforts
A confondre, et broüiller la voye,
L’animal chargé d’ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force
A presenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent Stratagemes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la Perdrix
Void ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut füir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traisnant de l’aisle,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,
Et puis quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle luy dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme, qui confus des yeux en vain la suit.

Non loin du Nort il est un monde
Où l’on sçait que les habitans
Vivent ainsi qu’aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux,
Qui des torrens grossis arrestent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’edifice resiste, et dure en son entier ;
Apres un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maistre d’œuvre y court, et tient haut le baston.
La République de Platon
Ne seroit rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils sçavent en hyver elever leur maison
Passent les estangs sur des ponts,
Fruit de leur art, sçavant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à present tout leur sçavoir
Est de passer l’onde à la nage.

Que ces Castors ne soient qu’un corps vuide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ;
Mais voicy beaucoup plus : ecoutez ce recit,
Que je tiens d’un Roy plein de gloire.
Le défenseur du Nort vous sera mon garand :
Je vais citer un Prince aimé de la victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire Ottoman ;
C’est le Roy Polonais, jamais un Roy ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiere
Des animaux entr’eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des peres aux enfans
En renouvelle la matiere.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmy les hommes,
Non pas mesme au siecle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Stix et mere des heros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’experience.
Pour chanter leur combat, l’Acheron nous devroit
Rendre Homere. Ah s’il le rendoit,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Epicure !
Que diroit ce dernier sur ces exemples-cy ?
Ce que j’ay déja dit, qu’aux bestes la nature
Peut par les seuls ressorts operer tout cecy ;
Que la memoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j’ay mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet lorsqu’il revient, va dans son magazin
Chercher par le mesme chemin
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mesmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un mesme événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine
Non l’objet, ny l’instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moy certain agent ;
Tout obeït dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct : du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvemens c’est l’arbître suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point : je vois l’outil
Obeïr à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux, et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-estre à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L’impression se fait. Le moyen, je l’ignore.
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignoroit encore.
Nous et luy la-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sçais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas, l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un poinct :
Que la plante apres tout n’a point.
Ce pendant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

Deux rats cherchoient leur vie, ils trouvèrent un Œuf.
Le disné suffisoit à gens de cette espece :
Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf.
Pleins d’appetit, et d’allegresse,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ;
Rencontre incommode et fascheuse.
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traisner,
C’estoit chose impossible autant que hazardeuse.
Necessité l’ingenieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation,
L’écornifleur estant à demy quart de lieuë,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas,
L’autre le traisna par la queuë.
Qu’on m’aille soûtenir après un tel récit,
Que les bestes n’ont point d’esprit.
Pour moy, si j’en estois le maistre,
Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans.
Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre.
Par un exemple tout égal,
J’attribuërois à l’animal
Non point une raison selon nostre maniere,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserois un morceau de matiere,
Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumiere,
Je ne sçais quoy plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme,
La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferois nostre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L’un cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfans, idiots,
Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre encore une autre ame, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmy les airs les celestes phalanges,
Entreroit dans un poinct sans en être pressé,
Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé,
Choses reelles quoy qu’estranges.
Tant que l’enfance dureroit,
Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit
Qu’une tendre et foible lumiere ;
L’organe estant plus fort, la raison perceroit
Les tenebres de la matiere,
Qui toûjours enveloperoit
L’autre ame, imparfaite et grossiere.
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