Poèmes de ce thème
Littérature et mots
Alain Bosquet
J’ai dit « pomme »...
J’ai dit «pomme» à la pomme ; elle m’a dit «mensonge» ;
Et «vautour» au vautour qui n’a pas répondu.
Dans mon livre, le soir, la comète s’allonge,
Et l’amour n’est amour que douze fois relu.
Mon corps est, lui aussi, un livre qu’il faut lire,
Puisqu’on lit un genou comme on lit l’horizon.
Vivre ou écrire, écrire ou vivre? Je soupire :
Dans le verbe ma chair a trouvé sa raison.
Il est si roux, le mois d’octobre entre les pages ;
Il est si vert, le mois d’avril, à peine âgé
D’un mot qui dit l’amour, d’un mot qui fait image ;
Il est si gris, le mois qu’il me faut corriger.
Un agneau tout à l’heure est sorti de mon verbe ;
Il a fait quelques pas dans le ciel de l’été.
Mon agneau si verbal, vas-tu brouter mon herbe,
Verbale comme toi : je viens de l’inventer ?
Qui parle à mon poème ? Il est triste et fragile.
Quand je lui dis bonjour, il se croit supplicié,
Congédié son aurore et déchire ses îles
Pour vivre de silence ; il est mon seul sorcier.
Qui parle à mon amour ? Il se veut impudique.
Le vice est beau, mon livre, et c’est moi qui te mords!
Où commence la chair ? Où finit la musique ?
Je sais que la parole est toujours un remords.
S’il faut que le poème écrive son poète,
Dis-moi, mon livre, est-ce de toi que je suis né?
Quelle page a prévu ma naissance indiscrète?
Et prédit mille fois: «Tu seras condamné»
Et «vautour» au vautour qui n’a pas répondu.
Dans mon livre, le soir, la comète s’allonge,
Et l’amour n’est amour que douze fois relu.
Mon corps est, lui aussi, un livre qu’il faut lire,
Puisqu’on lit un genou comme on lit l’horizon.
Vivre ou écrire, écrire ou vivre? Je soupire :
Dans le verbe ma chair a trouvé sa raison.
Il est si roux, le mois d’octobre entre les pages ;
Il est si vert, le mois d’avril, à peine âgé
D’un mot qui dit l’amour, d’un mot qui fait image ;
Il est si gris, le mois qu’il me faut corriger.
Un agneau tout à l’heure est sorti de mon verbe ;
Il a fait quelques pas dans le ciel de l’été.
Mon agneau si verbal, vas-tu brouter mon herbe,
Verbale comme toi : je viens de l’inventer ?
Qui parle à mon poème ? Il est triste et fragile.
Quand je lui dis bonjour, il se croit supplicié,
Congédié son aurore et déchire ses îles
Pour vivre de silence ; il est mon seul sorcier.
Qui parle à mon amour ? Il se veut impudique.
Le vice est beau, mon livre, et c’est moi qui te mords!
Où commence la chair ? Où finit la musique ?
Je sais que la parole est toujours un remords.
S’il faut que le poème écrive son poète,
Dis-moi, mon livre, est-ce de toi que je suis né?
Quelle page a prévu ma naissance indiscrète?
Et prédit mille fois: «Tu seras condamné»
Amable Tastu
À M. Victor Hugo
Heureux qui, dans l’essor d’une verve facile,
Soumet à ses pensers un langage docile ;
Qui ne sent point sa voix expirer dans son sein,
Ni la lyre impuissante échapper à sa main,
Et cherchant cet accord, où l’âme se révèle,
Jamais n’a dû maudire une note rebelle !…
Hélas ! ce n’est pas moi !… D’un cri de liberté
Jamais comme mon cœur mon vers n’a palpité ;
Jamais le rythme heureux, la cadence constante,
N’ont traduit ma pensée au gré de mon attente ;
Jamais les pleurs réels à mes yeux arrachés
N’ont pu mouiller ces chants de ma veine épanchés.
Quelquefois me berçant d’espérances lointaines,
J’aurais voulu tenter ces régions hautaines
Où sous l’azur des cieux nos aigles rassemblés,
Tracent d’un vol hardi les cercles redoublés ;
Mais jamais dans les airs mon aile balancée
N’a fermé sans fléchir la courbe commencée ;
Toujours mon vol tendait au terrestre séjour,
Et mon œil s’est baissé devant l’éclat du jour.
Soumet à ses pensers un langage docile ;
Qui ne sent point sa voix expirer dans son sein,
Ni la lyre impuissante échapper à sa main,
Et cherchant cet accord, où l’âme se révèle,
Jamais n’a dû maudire une note rebelle !…
Hélas ! ce n’est pas moi !… D’un cri de liberté
Jamais comme mon cœur mon vers n’a palpité ;
Jamais le rythme heureux, la cadence constante,
N’ont traduit ma pensée au gré de mon attente ;
Jamais les pleurs réels à mes yeux arrachés
N’ont pu mouiller ces chants de ma veine épanchés.
Quelquefois me berçant d’espérances lointaines,
J’aurais voulu tenter ces régions hautaines
Où sous l’azur des cieux nos aigles rassemblés,
Tracent d’un vol hardi les cercles redoublés ;
Mais jamais dans les airs mon aile balancée
N’a fermé sans fléchir la courbe commencée ;
Toujours mon vol tendait au terrestre séjour,
Et mon œil s’est baissé devant l’éclat du jour.
André Breton
Sur la route de San Romano
La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois
Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent
L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins
Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix
Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de coeur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l’éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L’avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n’est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir
Les figures de danse exécutées en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d’un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l’éponge des Philippines
Les lacés du serpent corail
L’entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle
L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair
Tant qu’elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois
Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent
L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins
Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix
Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de coeur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l’éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L’avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n’est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir
Les figures de danse exécutées en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d’un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l’éponge des Philippines
Les lacés du serpent corail
L’entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle
L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair
Tant qu’elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde
Andrée Chedid
Pas de clef à la poésie
Pas de clef à la poésie
Pas de ciel
Pas de fond
Pas de nid
Pas de nom
Ni lieu
Ni but
Ni raison
Aucune borne
Aucun fortin
Aucun axe
Aucun grain
Mais ce souffle
Qui s’infiltre
Dans l’étoffe des âmes
Pour délier leurs saisons :
Peuple d’hirondelles
Au regard pénétrant
À la vue déployée.
Pas de ciel
Pas de fond
Pas de nid
Pas de nom
Ni lieu
Ni but
Ni raison
Aucune borne
Aucun fortin
Aucun axe
Aucun grain
Mais ce souffle
Qui s’infiltre
Dans l’étoffe des âmes
Pour délier leurs saisons :
Peuple d’hirondelles
Au regard pénétrant
À la vue déployée.
Arthur Rimbaud
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Charles Baudelaire
Je te donne ces vers afin que si mon nom
Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;
Être maudit à qui, de l’abîme profond
Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
— O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d’un pied léger et d’un regard serein
Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;
Être maudit à qui, de l’abîme profond
Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
— O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d’un pied léger et d’un regard serein
Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !
Charles Péguy
L’aveugle
Sept villes se vantaient d’avoir produit Homère.
Mais il n’était pas né dans les sept à la fois.
Smyme l’avait nourri dans le fin fond des bois.
Chios l’avait bercé dans les bras de sa mère.
Mais il n’était pas né dans les sept à la fois.
Smyme l’avait nourri dans le fin fond des bois.
Chios l’avait bercé dans les bras de sa mère.
Christine de Pizan
Ici commencent…
Ici commencent Cent ballades d’amant et de dame
Bien que je n’eusse ni le cœur ni l’intention
Pour l’heure de faire des dits amoureux
Car en ce moment je suis occupée ailleurs,
Sur l’ordre d’une personne qui doit bien plaire
À tous, j’ai entrepris d’exécuter
Au sujet d’un amoureux et de sa dame,
Pour obéir à autrui et lui plaire,
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Comment ils ont leur vie passé
En amour, qui leur a fait endurer maint mal
Et mainte joie aussi, entrelacée
De piqûre, de souffrance et d’obstacle,
Il me faut tout raconter sans me rétracter
Dans ce petit livre, ici, maintenant,
Où j’écrirai de joie et de son contraire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Dieu, faites que je ne m’en lasse pas :
Il me plairait mieux de m’occuper d’un sujet
De plus grande étude, mais j’y suis condamnée
Par une personne douce et de grande naissance
En amende de ce que j’ai dit que doit se retirer
De la pensée amoureuse
Toute dame d’honneur ; pour cela, il me faut écrire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Prince, je vois bien qu’il vaudrait mieux se taire
Plutôt que de ne parler de bon gré.
Il me faut donc m’acquitter d’une amende volontaire :
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Bien que je n’eusse ni le cœur ni l’intention
Pour l’heure de faire des dits amoureux
Car en ce moment je suis occupée ailleurs,
Sur l’ordre d’une personne qui doit bien plaire
À tous, j’ai entrepris d’exécuter
Au sujet d’un amoureux et de sa dame,
Pour obéir à autrui et lui plaire,
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Comment ils ont leur vie passé
En amour, qui leur a fait endurer maint mal
Et mainte joie aussi, entrelacée
De piqûre, de souffrance et d’obstacle,
Il me faut tout raconter sans me rétracter
Dans ce petit livre, ici, maintenant,
Où j’écrirai de joie et de son contraire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Dieu, faites que je ne m’en lasse pas :
Il me plairait mieux de m’occuper d’un sujet
De plus grande étude, mais j’y suis condamnée
Par une personne douce et de grande naissance
En amende de ce que j’ai dit que doit se retirer
De la pensée amoureuse
Toute dame d’honneur ; pour cela, il me faut écrire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Prince, je vois bien qu’il vaudrait mieux se taire
Plutôt que de ne parler de bon gré.
Il me faut donc m’acquitter d’une amende volontaire :
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Dominique Sampiero
Ne dites plus jamais
Ne dites plus jamais
c’est triste
pour dire c’est moche
c’est raté
c’est quoi cette merde
genre tu ferais mieux de faire autre chose
que du triste quoi
Pas étonnant que ça ne marche pas
que ça ne marche pas tout seul
que ça ne coure pas dans les rues les vitrines
sur les écrans
dans les salles combles du succès
les librairies
à la fac ou à la Fnac
dans tes cahiers
dans les bibliothèques
où tu signes cette tristesse
d’un nom de plume mensonger
Je sais pas fais-nous rire
le monde est déjà assez triste comme ça
fais-nous penser à autre chose
allume la télé dans nos têtes
ou le sapin de Noël la crèche
Ne dites plus jamais
C’est triste un poème
parce que vous ne comprenez pas
et qu’il y a le mot
mort douleur blessure
dedans
ces mots qui vous font peur
que vous avez bannis
de vos yeux de vos larmes
des fois on ne sait jamais
c’est contagieux la mort la douleur
ou la blessure
ça s’attrape non ?
Des fois on ne sait jamais
qu’ils vous prendraient par surprise
par-derrière ou par cœur
Ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
et puis tenez je vais vous faire une liste
tant qu’on y est
histoire de régler le problème
une bonne fois pour toute
ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
mourir
parler des pauvres et du chômage
écrire des lettres à sa veuve
vivre sur le bord des routes
sans rien
ne dites plus jamais c’est triste
d’être tombé si bas
d’avoir mal tourné
d’en arriver là en général
mais c’est où là ?
Ce là que vous pointez
avec une moue de dédain
et un air pincé
vous le savez, vous ?…
Ne dites plus jamais c’est triste
comme ça
comme si de rien
un coup de couteau dans le dos
dites c’est triste
les yeux pleins d’étoiles
en pensant
la vie est belle
même avec cette tristesse
collée à nos sourires
comme l’amour aux bras
d’une mère
oui, la tristesse est notre
mère à tous, se laisser bercer par elle
finit toujours par nous ouvrir les yeux
à la beauté
tombée en poussière
sous chacun de nos pas
et qu’est-ce qu’on s’en fout d’avoir raison
ou bien le dernier mot
pleurer sans raison
ça fait du bien non ?
C’est tellement bon…
Alors résumons
est-ce que c’est triste de prendre
un sac de sport rouge Adidas
pour une bombe dans un train
qui ne mène nulle part
sauf au bout d’une question
sans réponse
posée par un idiot
qui réclame le droit aux larmes
est-ce que c’est triste
d’en être arrivé là
par distraction
ou plutôt révoltant
agaçant
insupportable
exaspérant
est-ce que c’est triste d’enterrer
sa colère dans la tanière de la tristesse ?
Est-ce que c’est triste d’aimer le chagrin
comme son ombre, d’aimer aussi
quand le soleil la sèche
sous la blancheur du linge des larmes
tombé dans l’herbe
Triste d’apprendre à caresser
avec douceur
le visage des morts que nous avons aimés
De se pencher sur leur absence
comme si nous allions tomber
pour savoir si leur peau est aussi douce
aussi fine que le papier
de nos lettres d’amour
Triste de les toucher
une dernière fois
pour chercher
s’ils ont enfin compris
d’où nous venons
où ils sont arrivés
en attendant un signe dans leur silence
la chute d’un pétale de leur regard
le vol d’un papillon
dans le salon funéraire
en essayant de rester digne
devant la froideur de leur front
sur leur masque décharné
Est-ce que c’est triste
de croire que leur sommeil
et leur sourire fixés
à la colle sur leurs paupières
et sur leurs lèvres
est vrai
et qu’ils ont consenti
à cette mascarade
juste
pour nous rassurer
c’est triste
pour dire c’est moche
c’est raté
c’est quoi cette merde
genre tu ferais mieux de faire autre chose
que du triste quoi
Pas étonnant que ça ne marche pas
que ça ne marche pas tout seul
que ça ne coure pas dans les rues les vitrines
sur les écrans
dans les salles combles du succès
les librairies
à la fac ou à la Fnac
dans tes cahiers
dans les bibliothèques
où tu signes cette tristesse
d’un nom de plume mensonger
Je sais pas fais-nous rire
le monde est déjà assez triste comme ça
fais-nous penser à autre chose
allume la télé dans nos têtes
ou le sapin de Noël la crèche
Ne dites plus jamais
C’est triste un poème
parce que vous ne comprenez pas
et qu’il y a le mot
mort douleur blessure
dedans
ces mots qui vous font peur
que vous avez bannis
de vos yeux de vos larmes
des fois on ne sait jamais
c’est contagieux la mort la douleur
ou la blessure
ça s’attrape non ?
Des fois on ne sait jamais
qu’ils vous prendraient par surprise
par-derrière ou par cœur
Ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
et puis tenez je vais vous faire une liste
tant qu’on y est
histoire de régler le problème
une bonne fois pour toute
ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
mourir
parler des pauvres et du chômage
écrire des lettres à sa veuve
vivre sur le bord des routes
sans rien
ne dites plus jamais c’est triste
d’être tombé si bas
d’avoir mal tourné
d’en arriver là en général
mais c’est où là ?
Ce là que vous pointez
avec une moue de dédain
et un air pincé
vous le savez, vous ?…
Ne dites plus jamais c’est triste
comme ça
comme si de rien
un coup de couteau dans le dos
dites c’est triste
les yeux pleins d’étoiles
en pensant
la vie est belle
même avec cette tristesse
collée à nos sourires
comme l’amour aux bras
d’une mère
oui, la tristesse est notre
mère à tous, se laisser bercer par elle
finit toujours par nous ouvrir les yeux
à la beauté
tombée en poussière
sous chacun de nos pas
et qu’est-ce qu’on s’en fout d’avoir raison
ou bien le dernier mot
pleurer sans raison
ça fait du bien non ?
C’est tellement bon…
Alors résumons
est-ce que c’est triste de prendre
un sac de sport rouge Adidas
pour une bombe dans un train
qui ne mène nulle part
sauf au bout d’une question
sans réponse
posée par un idiot
qui réclame le droit aux larmes
est-ce que c’est triste
d’en être arrivé là
par distraction
ou plutôt révoltant
agaçant
insupportable
exaspérant
est-ce que c’est triste d’enterrer
sa colère dans la tanière de la tristesse ?
Est-ce que c’est triste d’aimer le chagrin
comme son ombre, d’aimer aussi
quand le soleil la sèche
sous la blancheur du linge des larmes
tombé dans l’herbe
Triste d’apprendre à caresser
avec douceur
le visage des morts que nous avons aimés
De se pencher sur leur absence
comme si nous allions tomber
pour savoir si leur peau est aussi douce
aussi fine que le papier
de nos lettres d’amour
Triste de les toucher
une dernière fois
pour chercher
s’ils ont enfin compris
d’où nous venons
où ils sont arrivés
en attendant un signe dans leur silence
la chute d’un pétale de leur regard
le vol d’un papillon
dans le salon funéraire
en essayant de rester digne
devant la froideur de leur front
sur leur masque décharné
Est-ce que c’est triste
de croire que leur sommeil
et leur sourire fixés
à la colle sur leurs paupières
et sur leurs lèvres
est vrai
et qu’ils ont consenti
à cette mascarade
juste
pour nous rassurer
Eugène Guillevic
Les mots...
Les mots, les mots
Ne se laissent pas faire
Comme des catafalques.
Et toute langue
Est étrangère.
TERRAQUE, art poétique, I. 1942.
Ne se laissent pas faire
Comme des catafalques.
Et toute langue
Est étrangère.
TERRAQUE, art poétique, I. 1942.
François de Neufchâteau
Arrête, sot Lecteur, dont la triste manie
Arrête, sot Lecteur, dont la triste manie
Détruit de nos accords la savante harmonie,
Arrête, par pitié. Quel funeste travers,
En dépit d’Apollon, te fait lire des vers ?
Ah ! si ta voix ingrate ou languit, ou détonne,
Ou traîne avec lenteur son fausset monotone ;
Si, des feux du Génie en nos vers allumés,
N’étincellent jamais tes yeux inanimés ;
Si ta Lecture enfin, dolente psalmodie,
Ne dit rien, ne peint rien à mon âme engourdie,
Cesse, ou laisse-moi fuir. Ton regard abattu,
Du regard de Méduse a l’affreuse vertu.
L’auditeur qu’ont glacé tes sons et ta présence,
Croit subir le supplice inventé par Mézence :
Tu l’attaches vivant au cadavre d’un mort.
Attentif à ta voix, Phébus même s’endort ;
Sa défaillante main laisse tomber sa Lyre.
C’est peu d’aimer les vers. Il faut les savoir lire ;
II faut avoir appris cet art mélodieux
De parler dignement le langage des Dieux ;
Cet art, qui, par les tons des phrases cadencées,
Donne de l’harmonie et du nombre aux pensées ;
Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur
Assujettit l’oreille et subjugue le cœur.
[…]
Détruit de nos accords la savante harmonie,
Arrête, par pitié. Quel funeste travers,
En dépit d’Apollon, te fait lire des vers ?
Ah ! si ta voix ingrate ou languit, ou détonne,
Ou traîne avec lenteur son fausset monotone ;
Si, des feux du Génie en nos vers allumés,
N’étincellent jamais tes yeux inanimés ;
Si ta Lecture enfin, dolente psalmodie,
Ne dit rien, ne peint rien à mon âme engourdie,
Cesse, ou laisse-moi fuir. Ton regard abattu,
Du regard de Méduse a l’affreuse vertu.
L’auditeur qu’ont glacé tes sons et ta présence,
Croit subir le supplice inventé par Mézence :
Tu l’attaches vivant au cadavre d’un mort.
Attentif à ta voix, Phébus même s’endort ;
Sa défaillante main laisse tomber sa Lyre.
C’est peu d’aimer les vers. Il faut les savoir lire ;
II faut avoir appris cet art mélodieux
De parler dignement le langage des Dieux ;
Cet art, qui, par les tons des phrases cadencées,
Donne de l’harmonie et du nombre aux pensées ;
Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur
Assujettit l’oreille et subjugue le cœur.
[…]
Henri Pichette
Les idées neuves ne font pas toujours une poésie nouvelle : on
Les idées neuves ne font pas toujours une poésie nouvelle : on
l’a vu avec Béranger. Ceux qui ne se sont pas perdus a la recherche
d’une définition de la poésie sont passés, presque insensiblement,
l’a vu avec Béranger. Ceux qui ne se sont pas perdus a la recherche
d’une définition de la poésie sont passés, presque insensiblement,
Jean de La Fontaine
Discours a madame de la sablière
Iris, je vous loüerois, il n’est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois nostre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des loüanges nouvelles.
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l’on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre,
C’est la loüange, Iris. Vous ne la goustez point ;
D’autres propos chez vous recompensent ce point,
Propos, agreables commerces,
Où le hazard fournit cent matieres diverses,
Jusque-là qu’en vostre entretien
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
Les chimeres, le rien, tout est bon. Je soûtiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur differentes fleurs l’Abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces Fables aussi j’entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oüy parler ? Ils disent donc
Que la beste est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’ame, en elle tout est corps.
Telle est la monstre qui chemine,
A pas toûjours égaux, aveugle et sans dessein ;
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roüe y tient lieu de tout l’esprit du monde.
La premiere y meut la seconde,
Une troisieme suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la beste est toute telle :
L’objet la frape en un endroit ;
Ce lieu frapé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
Le sens de proche en proche aussi-tost la reçoit.
L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joye, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces estats.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu’est-ce donc ? Une monstre. Et nous ? C’est autre chose.
Voicy de la façon que Descartes l’expose ;
Descartes, ce mortel dont on eust fait un Dieu
Chez les Payens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huistre et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet Auteur.
Sur tous les animaux enfans du Createur,
J’ay le don de penser, et je sçais que je pense.
Or vous sçavez, Iris, de certaine science,
Que quand la beste penseroit,
La beste ne refléchiroit
Sur l’objet, ny sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soûtient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’estes point embarassée
De le croire, ny moy. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors, celuy des voix
N’a donné nul relâche à la fuyante proye,
Qu’en vain elle a mis ses efforts
A confondre, et broüiller la voye,
L’animal chargé d’ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force
A presenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent Stratagemes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la Perdrix
Void ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut füir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traisnant de l’aisle,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,
Et puis quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle luy dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme, qui confus des yeux en vain la suit.
Non loin du Nort il est un monde
Où l’on sçait que les habitans
Vivent ainsi qu’aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux,
Qui des torrens grossis arrestent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’edifice resiste, et dure en son entier ;
Apres un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maistre d’œuvre y court, et tient haut le baston.
La République de Platon
Ne seroit rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils sçavent en hyver elever leur maison
Passent les estangs sur des ponts,
Fruit de leur art, sçavant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à present tout leur sçavoir
Est de passer l’onde à la nage.
Que ces Castors ne soient qu’un corps vuide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ;
Mais voicy beaucoup plus : ecoutez ce recit,
Que je tiens d’un Roy plein de gloire.
Le défenseur du Nort vous sera mon garand :
Je vais citer un Prince aimé de la victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire Ottoman ;
C’est le Roy Polonais, jamais un Roy ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiere
Des animaux entr’eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des peres aux enfans
En renouvelle la matiere.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmy les hommes,
Non pas mesme au siecle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Stix et mere des heros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’experience.
Pour chanter leur combat, l’Acheron nous devroit
Rendre Homere. Ah s’il le rendoit,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Epicure !
Que diroit ce dernier sur ces exemples-cy ?
Ce que j’ay déja dit, qu’aux bestes la nature
Peut par les seuls ressorts operer tout cecy ;
Que la memoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j’ay mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet lorsqu’il revient, va dans son magazin
Chercher par le mesme chemin
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mesmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un mesme événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine
Non l’objet, ny l’instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moy certain agent ;
Tout obeït dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct : du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvemens c’est l’arbître suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point : je vois l’outil
Obeïr à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux, et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-estre à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L’impression se fait. Le moyen, je l’ignore.
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignoroit encore.
Nous et luy la-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sçais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas, l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un poinct :
Que la plante apres tout n’a point.
Ce pendant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Deux rats cherchoient leur vie, ils trouvèrent un Œuf.
Le disné suffisoit à gens de cette espece :
Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf.
Pleins d’appetit, et d’allegresse,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ;
Rencontre incommode et fascheuse.
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traisner,
C’estoit chose impossible autant que hazardeuse.
Necessité l’ingenieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation,
L’écornifleur estant à demy quart de lieuë,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas,
L’autre le traisna par la queuë.
Qu’on m’aille soûtenir après un tel récit,
Que les bestes n’ont point d’esprit.
Pour moy, si j’en estois le maistre,
Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans.
Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre.
Par un exemple tout égal,
J’attribuërois à l’animal
Non point une raison selon nostre maniere,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserois un morceau de matiere,
Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumiere,
Je ne sçais quoy plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme,
La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferois nostre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L’un cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfans, idiots,
Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre encore une autre ame, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmy les airs les celestes phalanges,
Entreroit dans un poinct sans en être pressé,
Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé,
Choses reelles quoy qu’estranges.
Tant que l’enfance dureroit,
Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit
Qu’une tendre et foible lumiere ;
L’organe estant plus fort, la raison perceroit
Les tenebres de la matiere,
Qui toûjours enveloperoit
L’autre ame, imparfaite et grossiere.
Mais vous avez cent fois nostre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des loüanges nouvelles.
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l’on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre,
C’est la loüange, Iris. Vous ne la goustez point ;
D’autres propos chez vous recompensent ce point,
Propos, agreables commerces,
Où le hazard fournit cent matieres diverses,
Jusque-là qu’en vostre entretien
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
Les chimeres, le rien, tout est bon. Je soûtiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur differentes fleurs l’Abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces Fables aussi j’entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oüy parler ? Ils disent donc
Que la beste est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’ame, en elle tout est corps.
Telle est la monstre qui chemine,
A pas toûjours égaux, aveugle et sans dessein ;
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roüe y tient lieu de tout l’esprit du monde.
La premiere y meut la seconde,
Une troisieme suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la beste est toute telle :
L’objet la frape en un endroit ;
Ce lieu frapé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
Le sens de proche en proche aussi-tost la reçoit.
L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joye, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces estats.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu’est-ce donc ? Une monstre. Et nous ? C’est autre chose.
Voicy de la façon que Descartes l’expose ;
Descartes, ce mortel dont on eust fait un Dieu
Chez les Payens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huistre et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet Auteur.
Sur tous les animaux enfans du Createur,
J’ay le don de penser, et je sçais que je pense.
Or vous sçavez, Iris, de certaine science,
Que quand la beste penseroit,
La beste ne refléchiroit
Sur l’objet, ny sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soûtient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’estes point embarassée
De le croire, ny moy. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors, celuy des voix
N’a donné nul relâche à la fuyante proye,
Qu’en vain elle a mis ses efforts
A confondre, et broüiller la voye,
L’animal chargé d’ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force
A presenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent Stratagemes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la Perdrix
Void ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut füir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traisnant de l’aisle,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,
Et puis quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle luy dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme, qui confus des yeux en vain la suit.
Non loin du Nort il est un monde
Où l’on sçait que les habitans
Vivent ainsi qu’aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux,
Qui des torrens grossis arrestent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’edifice resiste, et dure en son entier ;
Apres un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maistre d’œuvre y court, et tient haut le baston.
La République de Platon
Ne seroit rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils sçavent en hyver elever leur maison
Passent les estangs sur des ponts,
Fruit de leur art, sçavant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à present tout leur sçavoir
Est de passer l’onde à la nage.
Que ces Castors ne soient qu’un corps vuide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ;
Mais voicy beaucoup plus : ecoutez ce recit,
Que je tiens d’un Roy plein de gloire.
Le défenseur du Nort vous sera mon garand :
Je vais citer un Prince aimé de la victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire Ottoman ;
C’est le Roy Polonais, jamais un Roy ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiere
Des animaux entr’eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des peres aux enfans
En renouvelle la matiere.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmy les hommes,
Non pas mesme au siecle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Stix et mere des heros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’experience.
Pour chanter leur combat, l’Acheron nous devroit
Rendre Homere. Ah s’il le rendoit,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Epicure !
Que diroit ce dernier sur ces exemples-cy ?
Ce que j’ay déja dit, qu’aux bestes la nature
Peut par les seuls ressorts operer tout cecy ;
Que la memoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j’ay mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet lorsqu’il revient, va dans son magazin
Chercher par le mesme chemin
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mesmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un mesme événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine
Non l’objet, ny l’instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moy certain agent ;
Tout obeït dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct : du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvemens c’est l’arbître suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point : je vois l’outil
Obeïr à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux, et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-estre à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L’impression se fait. Le moyen, je l’ignore.
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignoroit encore.
Nous et luy la-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sçais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas, l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un poinct :
Que la plante apres tout n’a point.
Ce pendant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Deux rats cherchoient leur vie, ils trouvèrent un Œuf.
Le disné suffisoit à gens de cette espece :
Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf.
Pleins d’appetit, et d’allegresse,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ;
Rencontre incommode et fascheuse.
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traisner,
C’estoit chose impossible autant que hazardeuse.
Necessité l’ingenieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation,
L’écornifleur estant à demy quart de lieuë,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas,
L’autre le traisna par la queuë.
Qu’on m’aille soûtenir après un tel récit,
Que les bestes n’ont point d’esprit.
Pour moy, si j’en estois le maistre,
Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans.
Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre.
Par un exemple tout égal,
J’attribuërois à l’animal
Non point une raison selon nostre maniere,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserois un morceau de matiere,
Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumiere,
Je ne sçais quoy plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme,
La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferois nostre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L’un cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfans, idiots,
Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre encore une autre ame, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmy les airs les celestes phalanges,
Entreroit dans un poinct sans en être pressé,
Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé,
Choses reelles quoy qu’estranges.
Tant que l’enfance dureroit,
Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit
Qu’une tendre et foible lumiere ;
L’organe estant plus fort, la raison perceroit
Les tenebres de la matiere,
Qui toûjours enveloperoit
L’autre ame, imparfaite et grossiere.
Jean Tardieu
Ou le surrealisme à l’heure de l’atome
— Le poème est.
— Non, il continue.
— 00 va-i-il?
— Ce n’est pas mon affaire.
— Ne veux-tu pas le retrouver?
— Je ne le reconnaitrais pas.
Poésie, mon poème est son propre poète
Ef son art poétique au mystére épuisé.
Il est son ennemi et son seul interprète.
Il s’aime, il se déteste, il est désabusé.
— Non, il continue.
— 00 va-i-il?
— Ce n’est pas mon affaire.
— Ne veux-tu pas le retrouver?
— Je ne le reconnaitrais pas.
Poésie, mon poème est son propre poète
Ef son art poétique au mystére épuisé.
Il est son ennemi et son seul interprète.
Il s’aime, il se déteste, il est désabusé.
Jean-Antoine de Baïf
Vers baīfins
Muse Royne d’Elicon fille de Memoire, ô Deesse
O des Poëtes l’appuy favorise ma hardiesse.
Je veu donner aux François un vers de plus libre accordance.
Pour le joindre au lut sonné d’une moins contrainte cadance :
Fay qu’il oigne doucement des oyans les pleines oreilles,
Dedans dégoûtant flateur un miel doucereux à merveilles :
Je veu d’un nouveau sentier m’ouvrir l’honorable passage
Pour aller sur vostre mont m’ombroyer sous vostre bocage,
Et ma soif desalterer en vostre fonteine divine
Qui sourdit du mont cavé dessous la corne Pegasine…
. . . . . .
O des Poëtes l’appuy favorise ma hardiesse.
Je veu donner aux François un vers de plus libre accordance.
Pour le joindre au lut sonné d’une moins contrainte cadance :
Fay qu’il oigne doucement des oyans les pleines oreilles,
Dedans dégoûtant flateur un miel doucereux à merveilles :
Je veu d’un nouveau sentier m’ouvrir l’honorable passage
Pour aller sur vostre mont m’ombroyer sous vostre bocage,
Et ma soif desalterer en vostre fonteine divine
Qui sourdit du mont cavé dessous la corne Pegasine…
. . . . . .
Joachim Du Bellay
Contre les poètes envieux
. . . . . .
Volez, bienheureux oiseaux,
Messagers de la victoire
Sur les eternelles eaux
Des filles de la Memoire.
Je voy venir la gent noire.
Mile corbeaux envieux,
Qui du bord oblivieux
Et des chaulx rivages Mores
Icy revolans encores,
Troublent d’un son eclattant
Les nouveaux Cignes, qui ores
Par la France vont chantant.
. . . . . .
D’où vient ce plumage blanc,
Qui ma forme premiere emble ?
Desja l’un et l’autre flanc
Dessous une aele me tremble.
Nouveau Cigne, ce me semble,
Je remply l’air de mes criz.
Mes aeles sont mes ecriz,
Et je porte par le monde
La memoire vagabonde
De mon Prince non pareil,
Des l’Aurore jusq’à l’onde
Où se baigne le Soleil.
Volez, bienheureux oiseaux,
Messagers de la victoire
Sur les eternelles eaux
Des filles de la Memoire.
Je voy venir la gent noire.
Mile corbeaux envieux,
Qui du bord oblivieux
Et des chaulx rivages Mores
Icy revolans encores,
Troublent d’un son eclattant
Les nouveaux Cignes, qui ores
Par la France vont chantant.
. . . . . .
D’où vient ce plumage blanc,
Qui ma forme premiere emble ?
Desja l’un et l’autre flanc
Dessous une aele me tremble.
Nouveau Cigne, ce me semble,
Je remply l’air de mes criz.
Mes aeles sont mes ecriz,
Et je porte par le monde
La memoire vagabonde
De mon Prince non pareil,
Des l’Aurore jusq’à l’onde
Où se baigne le Soleil.
Joachim Du Bellay
La musagnœomachie
. . . . . .
Les scadrons aventureux
Des abeilles fremissantes
Forment leur miel savoureux
Des fleurs sans ordre naissantes
Par les plaines verdissantes.
Tel est le vol de mes vers,
Qui portent ces noms divers,
Discourant parmi le monde
D’une trace vagabonde.
Mais rien choisir je ne puis
Au grand thesor qui m’abonde,
Tant riche pauvre je suis.
Le grand visage des cieux,
Quand le char de la nuit erre,
Ne rit avecques tant d’yeux
A la face de la terre :
Et l’Inde riche n’enserre
Tant de perles et thesors,
Que la France dans son corps
Cache d’enfans poëtiques :
Qui en sonnez et cantiques,
Qui en tragiques sangloz
Font revivre les antiques
Au seing de la mort enclos.
. . . . . .
Je veux un arc elever
Sur deux colomnes Doriques,
Pour vostre gloire y graver
En cent moulures antiques.
Là, diront mile cantiques
Les jeunes, qui ont choisi
Le thesor presque moisi
De la vieille Poësie,
D’une honneste jalousie
Enflammez par la saveur
Qui distile en l’Ambrosie
De la royale faveur.
En ton nectar adouci,
Muse, enyvre ton eponge,
Pour desaigrir le souci
Qui la poitrine me ronge.
Les scadrons aventureux
Des abeilles fremissantes
Forment leur miel savoureux
Des fleurs sans ordre naissantes
Par les plaines verdissantes.
Tel est le vol de mes vers,
Qui portent ces noms divers,
Discourant parmi le monde
D’une trace vagabonde.
Mais rien choisir je ne puis
Au grand thesor qui m’abonde,
Tant riche pauvre je suis.
Le grand visage des cieux,
Quand le char de la nuit erre,
Ne rit avecques tant d’yeux
A la face de la terre :
Et l’Inde riche n’enserre
Tant de perles et thesors,
Que la France dans son corps
Cache d’enfans poëtiques :
Qui en sonnez et cantiques,
Qui en tragiques sangloz
Font revivre les antiques
Au seing de la mort enclos.
. . . . . .
Je veux un arc elever
Sur deux colomnes Doriques,
Pour vostre gloire y graver
En cent moulures antiques.
Là, diront mile cantiques
Les jeunes, qui ont choisi
Le thesor presque moisi
De la vieille Poësie,
D’une honneste jalousie
Enflammez par la saveur
Qui distile en l’Ambrosie
De la royale faveur.
En ton nectar adouci,
Muse, enyvre ton eponge,
Pour desaigrir le souci
Qui la poitrine me ronge.
Jules Romains
Des pieces de théâtre, des essais.
Des POÈMES :
L’Ame des hommes (1904), la Vie unanime (1908), Premier
livre de prières, À la foule qui est ici (1909), Un Étre en marche,
Deux poèmes (1910), Odes et prières (1913), Europe (1916), les
L’Ame des hommes (1904), la Vie unanime (1908), Premier
livre de prières, À la foule qui est ici (1909), Un Étre en marche,
Deux poèmes (1910), Odes et prières (1913), Europe (1916), les
Louise-Victorine Ackermann
Adieux à la poésie
Mes pleurs sont à moi, nul au monde
Ne les a comptés ni reçus ;
Pas un œil étranger qui sonde
Les désespoirs que j’ai conçus.
L’être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu’il aille solitaire
S’asseoir aux portes du trépas.
J’irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu’à les porter.
Ne les a comptés ni reçus ;
Pas un œil étranger qui sonde
Les désespoirs que j’ai conçus.
L’être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu’il aille solitaire
S’asseoir aux portes du trépas.
J’irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu’à les porter.
Mathurin Régnier
Satire à M. Rapin
… Cependant leur savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un son trop languissant,
Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.
Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer : car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies…
Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement…
Où ces divins esprits, hautains et relevés,
Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvés,
De verve et de fureur leur ouvrage étincelle,
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont, comme l’on voit, la parfaite beauté,
Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
Que l’art trouve au Palais ou dans le blanc d’Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne ;
Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ;
De roses et de lys la nature la peint ;
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifices…
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un son trop languissant,
Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.
Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer : car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies…
Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement…
Où ces divins esprits, hautains et relevés,
Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvés,
De verve et de fureur leur ouvrage étincelle,
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont, comme l’on voit, la parfaite beauté,
Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
Que l’art trouve au Palais ou dans le blanc d’Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne ;
Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ;
De roses et de lys la nature la peint ;
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifices…
Max Jacob
Dissout quelle fut la chanson
Dissout quelle fut la chanson
Que chantaient les belles sirènes
Pour faire pencher des trirémes
Les Grecs qui lachaient l’aviron.
Achille qui prit Troie, dit-on,
Dans un cheval bourré de son
Achille fut grand capitaine
Or, il fut pris par des chansons
Que chantaient des vierges hellénes
Dis-moi, Vénus, je t’en supplie
Ce qu ’était cette mélodie
Un prisonnier dans sa prison
En fit une en Tripolitaine
Et si belle que sans rançon
On le rendit à sa marraine
Qui pleurait contre la cloison
Nausicaa à la fontaine
Pénélope en tissant la laine
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chanté la faridondaine!...
Et les chansons des échansons ?
Echos d’échos des longues plaines
Et les chansons des émigrants !
Où sont les refrains d’autres temps
Que l’on a chanté tant et tant?
Où sont les filles aux belles dents
Qui l’amour par les chants retiennent?
Et mes chansons? qu’il m’en souvienne !
Que chantaient les belles sirènes
Pour faire pencher des trirémes
Les Grecs qui lachaient l’aviron.
Achille qui prit Troie, dit-on,
Dans un cheval bourré de son
Achille fut grand capitaine
Or, il fut pris par des chansons
Que chantaient des vierges hellénes
Dis-moi, Vénus, je t’en supplie
Ce qu ’était cette mélodie
Un prisonnier dans sa prison
En fit une en Tripolitaine
Et si belle que sans rançon
On le rendit à sa marraine
Qui pleurait contre la cloison
Nausicaa à la fontaine
Pénélope en tissant la laine
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chanté la faridondaine!...
Et les chansons des échansons ?
Echos d’échos des longues plaines
Et les chansons des émigrants !
Où sont les refrains d’autres temps
Que l’on a chanté tant et tant?
Où sont les filles aux belles dents
Qui l’amour par les chants retiennent?
Et mes chansons? qu’il m’en souvienne !
Nicolas Boileau
Art poétique
. . . . . .
Avant que la raison, s’expliquant par la voix,
Eût instruit les humains, eût enseigné des lois,
Tous les hommes suivoient la grossière nature,
Dispersés dans les bois couroient à la pâture.
La force tenait lieu de droit et d’équité ;
Le meurtre s’exerçoit avec impunité.
Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse,
De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse ;
Rassembla les humains dans les forêts épars,
Enferma les cités de murs et de remparts ;
De l’aspect du supplice effraya l’insolence,
Et sous l’appui des lois mit la faible innocence.
Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.
De-là sont nés ces bruits reçus dans l’univers,
Qu’aux accents, dont Orphée emplit les monts de Thrace,
Les tigres amollis dépouilloient leur audace :
Qu’aux accords d’Amphion les pierres se mouvoient,
Et sur les murs Thebains en ordre s’élevoient.
L’harmonie en naissant produisit ces miracles.
Depuis le ciel en vers fit parler les oracles ;
Du sein d’un prêtre ému d’une divine horreur,
Apollon par des vers exhala sa fureur.
Bientôt ressuscitant les héros des vieux âges,
Homère aux grands exploits anima les courages.
Hésiode à son tour, par d’utiles leçons,
Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.
En mille écrits fameux la sagesse tracée,
Fut, à l’aide des vers, aux mortels annoncée ;
Et par tout des esprits ses preceptes vaincœurs,
Introduits par l’oreille, entrerent dans les cœurs.
Pour tant d’heureux bienfaits, les Muses révérées
Furent d’un juste encens dans la Grece honorées ;
Et leur art, attirant le culte des mortels,
A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.
. . . . . .
Avant que la raison, s’expliquant par la voix,
Eût instruit les humains, eût enseigné des lois,
Tous les hommes suivoient la grossière nature,
Dispersés dans les bois couroient à la pâture.
La force tenait lieu de droit et d’équité ;
Le meurtre s’exerçoit avec impunité.
Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse,
De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse ;
Rassembla les humains dans les forêts épars,
Enferma les cités de murs et de remparts ;
De l’aspect du supplice effraya l’insolence,
Et sous l’appui des lois mit la faible innocence.
Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.
De-là sont nés ces bruits reçus dans l’univers,
Qu’aux accents, dont Orphée emplit les monts de Thrace,
Les tigres amollis dépouilloient leur audace :
Qu’aux accords d’Amphion les pierres se mouvoient,
Et sur les murs Thebains en ordre s’élevoient.
L’harmonie en naissant produisit ces miracles.
Depuis le ciel en vers fit parler les oracles ;
Du sein d’un prêtre ému d’une divine horreur,
Apollon par des vers exhala sa fureur.
Bientôt ressuscitant les héros des vieux âges,
Homère aux grands exploits anima les courages.
Hésiode à son tour, par d’utiles leçons,
Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.
En mille écrits fameux la sagesse tracée,
Fut, à l’aide des vers, aux mortels annoncée ;
Et par tout des esprits ses preceptes vaincœurs,
Introduits par l’oreille, entrerent dans les cœurs.
Pour tant d’heureux bienfaits, les Muses révérées
Furent d’un juste encens dans la Grece honorées ;
Et leur art, attirant le culte des mortels,
A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.
. . . . . .
Nicolas Boileau
Chant I
[…]
Il est certains esprits, dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées.
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout, qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux,
Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solecisme.
Sans la langue en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse.
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau, qui sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui d’un cours orageux
Roule plein de gravier sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse, et le repolissez.
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
[…]
Il est certains esprits, dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées.
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout, qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux,
Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solecisme.
Sans la langue en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse.
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau, qui sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui d’un cours orageux
Roule plein de gravier sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse, et le repolissez.
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
[…]
Nicolas Boileau
Satires
. . . . . .
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d’un vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison,
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce metier fatal au repos de ma vie,
Mes jours pleins de loisirs couleroient sans envie :
Je n’aurois qu’à chanter, rire, boire d’autant,
Et comme un gras chanoine, à mon aise, et content,
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir et le jour à rien faire.
. . . . . .
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d’un vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison,
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce metier fatal au repos de ma vie,
Mes jours pleins de loisirs couleroient sans envie :
Je n’aurois qu’à chanter, rire, boire d’autant,
Et comme un gras chanoine, à mon aise, et content,
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir et le jour à rien faire.
. . . . . .
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