Mathurin Régnier

Mathurin Régnier

1573–1613 · a vécu 39 ans FR FR

n. 1573-12-21, Chartres · m. 1613-10-22, Ruão

Épitaphe

J’ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
À la bonne loi naturelle,
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.
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Poèmes

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Épitaphe

J’ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
À la bonne loi naturelle,
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.

Satire à M. Rapin

… Cependant leur savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un son trop languissant,
Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.
Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer : car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies…
Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement…
Où ces divins esprits, hautains et relevés,
Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvés,
De verve et de fureur leur ouvrage étincelle,
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont, comme l’on voit, la parfaite beauté,
Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
Que l’art trouve au Palais ou dans le blanc d’Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne ;
Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ;
De roses et de lys la nature la peint ;
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifices…

Sonnet

O Dieu, si mes péchés irritent ta fureur,
Contrit, morne et dolent, j’espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense,
Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et, ne voyant salut que par la pénitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hais tellement que je m’en fais horreur.

Je pleure le présent, le passé je regrette ;
Je crains à l’avenir la faute que j’ai faite ;
Dans mes rébellions je lis ton jugement.

Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de père à fils uses-en doucement,
Si j’avais moins failli, moindre serait ta grâce.

Stances

Quand sur moy je jette les yeux,
A trente ans me voyant tout vieux.
Mon cœur de frayeur diminue :
Estant vieilli dans un moment,
Je ne puis dire seulement
Que ma jeunesse est devenue.

Du berceau courant au cercueil,
Le jour se dérobe à mon œil,
Mes sens troublez s’évanouissent.
Les hommes sont comme des fleurs,
Qui naissent et vivent en pleurs,
Et d’heure en heure se fanissent.

Leur âge à l’instant écoulé,
Comme un trait qui s’est envolé
Ne laisse après soy nulle marque ;
Et leur nom si fameux icy,
Si-tost qu’ils sont morts, meurt aussi,
Du pauvre autant que du Monarque.

N’agueres, verd, sain et puissant,
Comme un aubespin florissant,
Mon printemps estoit délectable.
Les plaisirs logeoient en mon sein ;
Et lors estoit tout mon dessein
Du jeu d’Amour et de la table.

Mais, las ! mon sort est bien tourné ;
Mon age en un rien s’est borné,
Foible languit mon esperance :
En une nuit, à mon malheur,
De la joye et de la douleur
J’ay bien appris la difference !

La douleur aux traits veneneux,
Comme d’un habit épineux
Me ceint d’une horrible torture.
Mes beaux jours sont changés en nuits ;
Et mon cœur tout flestry d’ennuis
N’attend plus que la sepulture.

Enyvré de cent maux divers,
Je chancelle et vay de travers.
Tant mon ame en regorge pleine ;
J’en ay l’esprit tout hebété,
Et si peu qui m’en est resté,
Encor me fait-il de la peine.

La memoire du temps passé,
Que j’ay follement dépencé,
Espand du fiel en mes ulcères :
Si peu que j’ay de jugement,
Semble animer mon sentiment,
Me rendant plus vif aux misères.

Ha ! pitoyable souvenir !
Enfin, que dois-je devenir ?
Où se reduira ma constance ?
Estant ja defailly de cœur,
Qui me donira de la vigueur,
Pour durer en la penitence ?

Qu’est-ce de moy ? foible est ma main,
Mon courage, helas ! est humain,
Je ne suis de fer ni de pierre ;
En mes maux monstre-toy plus doux ;
Seigneur ; aux traits de ton courroux
Je suis plus fragile que verre.

Je ne suis à tes yeux, sinon
Qu’un festu sans force et sans nom,
Qu’un hibou qui n’ose paroistre ;
Qu’un fantosme icy bas errant,
Qu’une orde escume de torrent,
Qui semble fondre avant que naistre.

Où toy, tu peux faire trembler
L’Univers, et desassembler
Du Firmament le riche ouvrage ;
Tarir les flots audacieux,
Ou, les elevant jusqu’aux Cieux,
Faire de la Terre un naufrage.

Le Soleil fléchit devant toy,
De toy les Astres prennent loy,
Tout fait joug dessous ta parole,
Et cependant tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’un bourrier qui vole.

Mais quoy ! si je suis imparfait,
Pour me defaire m’as-tu fait ?
Ne sois aux pecheurs si sévère.
Je suis homme, et toi Dieu Clement
Sois donc plus doux au châtiment,
Et punis les tiens comme Père.

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