Eugène Guillevic

Eugène Guillevic

1907–1997 · a vécu 89 ans FR FR

n. 1907-08-05, Carnac · m. 1997-03-19, 5.º arrondissement de Paris

Au camarade staline

Ici, camarade Staline, les choses
Ont mal. Tu verrais un arbre ici,
Ou une chaise ou la table de bois bien plein
Qui porte ce papier qui est pour toi,
Tu verrais un verre, une armoire ou la clef,
Tu les verrais tous, comme ils ont mal,

Car il suffit de regarder
Pour voir que la souffrance
Est dans toutes les choses.

Tu verrais, tu le verrais bien mieux que nous,
Car tu le sais tellement mieux que nous,
Combien tout cela peut étre autrement.

Tu verrais le poids qui est sur les choses,
Tu verrais que le malaise est entré partout.
C’est une espèce
De pourriture de l’air qui a trouvé
A fouiller dans le moindre objet.

C’est parce que les hommes, tu les verrais,
Comme ils ont mal.
Tu les verrais partir, le matin, fatigués déja,
Et le soir, camarade Staline, le soir
Qui tarde tant — et le dimanche,
Qui n’est pas encore pour cette fois-ci.

Il y a un creux, il y a un terrible creux.
Et les gestes sont dérisoires devant ce creux

Dérisoires pour ceux
Qui ne savent pas encore, pour ceux
Qui croient que toujours ce sera pareil,

Pour ceux qui ne savent pas
Que c’est l’exploitation qui creuse leurs minutes,
Qui pourrit l’air de leurs dimanches
Et met ce mauvais grain dans ce qu’ils voient.

Pour ceux qui ne savent pas
Que l’armoire, la table et le cheval de trait,
Pour prendre des exemples,
Ont ailleurs une autre façon
De se tenir dans l’air, de recevoir sur eux
L’ombre et la lumière.

Parce que tout est changé
Quand le poids, on le refuse,
Quand la pourriture, elle n’y est plus,
Quand le peuple a le pouvoir entre ses mains,
Quand il fait pour lui ce qu’il veut faire,
Et il sait le faire.

Pour gagner, nous avons
Ton œuvre et ton exemple.

ENVIE DE VIVRE. 1951.
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Poèmes

7

Au camarade staline

Ici, camarade Staline, les choses
Ont mal. Tu verrais un arbre ici,
Ou une chaise ou la table de bois bien plein
Qui porte ce papier qui est pour toi,
Tu verrais un verre, une armoire ou la clef,
Tu les verrais tous, comme ils ont mal,

Car il suffit de regarder
Pour voir que la souffrance
Est dans toutes les choses.

Tu verrais, tu le verrais bien mieux que nous,
Car tu le sais tellement mieux que nous,
Combien tout cela peut étre autrement.

Tu verrais le poids qui est sur les choses,
Tu verrais que le malaise est entré partout.
C’est une espèce
De pourriture de l’air qui a trouvé
A fouiller dans le moindre objet.

C’est parce que les hommes, tu les verrais,
Comme ils ont mal.
Tu les verrais partir, le matin, fatigués déja,
Et le soir, camarade Staline, le soir
Qui tarde tant — et le dimanche,
Qui n’est pas encore pour cette fois-ci.

Il y a un creux, il y a un terrible creux.
Et les gestes sont dérisoires devant ce creux

Dérisoires pour ceux
Qui ne savent pas encore, pour ceux
Qui croient que toujours ce sera pareil,

Pour ceux qui ne savent pas
Que c’est l’exploitation qui creuse leurs minutes,
Qui pourrit l’air de leurs dimanches
Et met ce mauvais grain dans ce qu’ils voient.

Pour ceux qui ne savent pas
Que l’armoire, la table et le cheval de trait,
Pour prendre des exemples,
Ont ailleurs une autre façon
De se tenir dans l’air, de recevoir sur eux
L’ombre et la lumière.

Parce que tout est changé
Quand le poids, on le refuse,
Quand la pourriture, elle n’y est plus,
Quand le peuple a le pouvoir entre ses mains,
Quand il fait pour lui ce qu’il veut faire,
Et il sait le faire.

Pour gagner, nous avons
Ton œuvre et ton exemple.

ENVIE DE VIVRE. 1951.

Beuf écorche

C’est de la viande ow passait le sang, de la viande
Ow tremblait la miraculeuse,
L’incompréhensible chaleur des corps.

Il y a encore
Quelque chose de la lueur du fond de l’eil.
On pourrait encore caresser ce flanc,
On pourrait encore y poser la tête
Et chantonner contre la peur.

TERRAQUE, choses. 1942.

Fait divers

Fallait-il done faire tant de bruit
Autour d’une chaise ?

Henri pichette entre l’homme

Et L’HISTOIRE (né en 1924).

Peuple ami,
camarade,
compagnon de planète,
qui aimes comme un frère et qui donnes
[ta foi,
Peuple dans La géographie de l’éme,
tu assumes le grave du monde, Peuple,

Hommes, souvenez-vous...

Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...

C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.

LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.

L’ogre avait beau manger...

Longue avait beau manger,
Avaler, dévorer,

Des chevreuils vivants,
Des ventres d’enfants,
Des yeux de taureau,
Des fleurs de sureau ;

Il avait beau manger
Jusqu’aux plumes du geai,

Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.

TERRAQUE, récits. 1942.

Les mots...

Les mots, les mots
Ne se laissent pas faire
Comme des catafalques.

Et toute langue
Est étrangère.

TERRAQUE, art poétique, I. 1942.

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