Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

1923–2016 · a vécu 93 ans

n. 1923-06-24, Tours · m. 2016-07-01, Paris

Cassandre...

« Cassandre, dira-t-il, mains désertes et peintes,
Regard puisé plus bas que tout regard épris,
Accueille dans tes mains, sauve dans leur étreinte
Ma tête déja morte où le temps se détruit.

L’Idée me vient que je suis pur et je demeure
Dans la haute maison dont je m’étais enfui.
. Oh pour que tout soit simple aux rives où je meure
Resserre entre mes doigts le seul livre et le prix.

Lisse-moi, farde-moi. Colore mon absence.
Désceuvre ce regard qui méconnait la nuit.
Couche sur moi les plis d’un durable silence,
Éteins avec la lampe une terre d’oubli. »
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Poèmes

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Cassandre...

« Cassandre, dira-t-il, mains désertes et peintes,
Regard puisé plus bas que tout regard épris,
Accueille dans tes mains, sauve dans leur étreinte
Ma tête déja morte où le temps se détruit.

L’Idée me vient que je suis pur et je demeure
Dans la haute maison dont je m’étais enfui.
. Oh pour que tout soit simple aux rives où je meure
Resserre entre mes doigts le seul livre et le prix.

Lisse-moi, farde-moi. Colore mon absence.
Désceuvre ce regard qui méconnait la nuit.
Couche sur moi les plis d’un durable silence,
Éteins avec la lampe une terre d’oubli. »

Ici, toujours ici

Ici, c’est le lieu clair. Ce n’est plus l’aube,
C’est déja la journée aux dicibles désirs.
Des mirages d’un chant dans ton rêve il ne reste
Que ce scintillement de pierres a venir.

Ici, et jusqu’au soir. La rose d’ombres
Tournera sur les murs. La rose d’heures
Défleurira sans bruit. Les dalles claires
Méneront a leur gré ces pas épris du jour.

Ici, toujours ici. Pierres sur pierres
Ont bâti le pays dit par le souvenir.
A peine si le bruit de fruits simples qui tombent
Enfièvre encore en toi le temps qui va guérir.

HIER RÉGNANT DESERT, À une Terre d’ Aube. 1958.

Jean et jeanne

Tu demandes le nom
De cette maison basse délabrée,
C’est Jean et Jeanne en un autre pays.

Quand les larges vents passent
Le seuil où rien ne chante ni paraît.

C’est Jean et Jeanne et de leurs faces grises
Le plâtre du jour tombe, et je revois
La vitre des étés anciens. Te souviens-tu ?
La plus brillante au loin, l’arche fille des ombres.

Aujourd’hui, ce soir, nous ferons un feu
Dans la grande salle.
Nous nous éloignerons,
Nous le laisserons vivre pour les morts.

PIERRE ÉCRITE. 1959.

Le myrte

Parfois je te savais la terre, je buvais
Sur tes lèvres l’angoisse des fontaines
Quand elle sourd des pierres chaudes, et 1’été
Dominait haut la pierre heureuse et le buveur.

Parfois je te disais de myrte et nous brilions
L’arbre de tous tes gestes tout un jour.
C’étaient de grands feux brefs de lumière vestale,
Ainsi je tinventais parmi tes cheveux clairs.

Tout un grand été nul avait séché nos rêves,
Rouillé nos voix, accru nos corps, défait nos fers.
Parfois le lit tournait comme une barque libre
Qui gagne lentement le plus haut de la mer.

PIERRE ÉCRITE, Un feu va devant nous. 1959.

Le pont de fer

Il y a sans doute toujours au bout d’une longue rue
Où je marchais enfant une mare d’huile,
Un rectangle de lourde mort sous le ciel noir.

Depuis la poésie
A séparé ses eaux des autres eaux,
Nulle beauté nulle couleur ne la retiennent,
Elle s’angoisse pour du fer et de la nuit.

Elle nourrit
Un long chagrin de rive morte, un pont de fer
Jeté vers l’autre rive encore plus nocturne
Est sa seule mémoire et son seul vrai amour.

Sur une pieta de tintoret

Jamais douleur
Ne fut plus élégante dans ces grilles
Noires, que dévora le soleil. Et jamais
Élégance ne fut cause plus spirituelle,
Un feu double, debout sur les grilles du soir.

Ici,
Un grand espoir fut peintre. Oh, qui est plus réel
Du chagrin désirant ou de Vimage peinte ?
Le désir déchira le voile de l’image,
L’image donna vie à lexsangue désir.

PIERRE ÉCRITE, Le Dialogue d’ Angoisse et de Désir, 1959.

Toute douceur toute ironie se rassemblaient

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Je célébré la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
‘Comme si au delà de toute forme pure
Tremblat un autre chant et le seul absolu.

O lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
O cygne, lieu réel dans lirréelle eau sombre,
O source, quand ce fut profondément le soir!

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
La-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

HIER RÉGNANT DESERT, Le Chant de sauvegardé. 1958.

Vrai corps

« Close la bouche et lavé le visage,
Purifié le corps, enseveli
Ce destin éclairant dans la terre du verbe,
Ei le mariage le plus bas s’est accompli.

Tue cette voix qui criait à ma face
Que nous étions hagards et séparés,
Murés ces yeux ; et je tiens Douve morte
Dans l’âpreté de soi avec moi refermée.

Et si grand soit le froid qui monte de ton étre,
Si brélant soit le gel de notre intimité,
Douve, je parle en toi; et je t’enserre
Dans l’acte de connaître et de nommer. »

Vrai nom

« Je nommerai désert ce château que tu fus,
Nuit cette voix, absence ton visage,
Et quand tu tomberas dans la terre stérile
Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.

Mourir est un pays que tu aimais. Je viens
Mais éternellement par tes sombres chemins.
Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,
Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.

Je te nommerai guerre et je prendrai
Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai
Dans mes mains ton visage obscur et traversé,
Dans mon ceeur ce pays qwillumine l’orage. »

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