Jean Tardieu

Jean Tardieu

Conversation

(Sur le pas de la porte, avec bonhomie.)

Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
— Ça flotte.

Et les volcans ?
— Ça mijote.

Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.

Et le temps ?
— Ça se déroule.

Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
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Poèmes

6

Conversation

(Sur le pas de la porte, avec bonhomie.)

Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
— Ça flotte.

Et les volcans ?
— Ça mijote.

Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.

Et le temps ?
— Ça se déroule.

Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.

La môme néant

(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.

Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.

À quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?

— A’xiste pas.

La Seine de Paris

De ceux qui préférant à leurs regrets les fleuves
et à leurs souvenirs les profonds monuments
aiment l’eau qui descend au partage des villes,
la Seine de Paris me sait le plus fidèle
à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle
qui ne vienne vaincu par les mains des remous
sans me trouver prêt à le prendre et à relire
dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un
silence dans les nuits d’été où je ne glisse
comme une feuille entre l’air et le flot, pas une aile
blanche d’oiseau remontant de la mer
ne longe le soleil sans m’arracher d’un cri
strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers
sont lourds après le pas inutile et je plonge
par eux jusqu’à la terre et quand
je remonte et ruisselle et m’ébroue,
j’invoque un dieu qui regarde aux fenêtres
et brille de plaisir dans les vitres caché.
Protégé par ses feux je lutte de vitesse
en moi-même avec l’eau qui ne veut pas attendre
et du fardeau des bruits de pas et de voitures
et de marteaux sur des tringles et de voix
tant de rapidité me délivre… Les quais
et les tours sont déjà loin lorsque soudain
je les retrouve, recouvrant comme les siècles,
avec autant d’amour et de terreur, vague après vague,
méandres de l’esprit la courbe de mon fleuve.

Ou le surrealisme à l’heure de l’atome

— Le poème est.
— Non, il continue.
— 00 va-i-il?
— Ce n’est pas mon affaire.
— Ne veux-tu pas le retrouver?
— Je ne le reconnaitrais pas.

Poésie, mon poème est son propre poète
Ef son art poétique au mystére épuisé.
Il est son ennemi et son seul interprète.
Il s’aime, il se déteste, il est désabusé.

Poeme à deux voix

Ici haut et a gauche de la page.
Un épais carré noir. Des épis
dressés. Au coude-a-coude. Depuis
un an, deux ans peut-étre je suis
aux prises avec cette multitude
obscure. Oui, dans le coin à gauche
et en haut de la page, il y a une
foule immobile, parfaitement immo-
bile, qui regarde et qui se tait.
Elle attend quoi ? C’est sur le bord
de la Seine. Une place où aboutissent
les avenues du vacarme. Mais la, tout
est silencieux, — même cette foule
immobile, serrée, qui regarde et qui
attend.

Ailleurs il y aura des siècles dans ma
vie. Des chants de bergers sur les
collines. Mais pourquoi parler au
futur ? Voici le temps d’a présent.
Plus réel. Plus irréel aussi. Je vois
les choses transparentes. Tout ce qui
bouge est transparent a ce qui demeure.

Quand bien même…

Quand bien même je verrais de mes yeux
les ancêtres peints sur les tableaux
descendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du monde

Quand bien même je verrais de mes yeux
les routes de la terre se lever dans le ciel
gracieuses et penchées comme des jets d’eau

Quand bien même j’entendrais le soleil
(comment, lui ? oui le soleil le soleil)
me parler à voix basse m’appeler par mon nom

Quand bien même je prendrais tout à coup la stature
et le silence et la pesanteur d’une maison

Quand bien même j’aurais trouvé la clé
du grand tunnel qui traverse le globe
et je commencerais la lente glissade le long des parois

Quand bien même je verrais de mes yeux
grouiller l’Autre Côté des choses

quand bien même quand bien même quand bien même…

— je croirais toujours à la sainte Réalité
qui partie de nos mains s’enfonce dans la nuit.

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