Pierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

1887–1976 · a vécu 88 ans FR FR

n. 1887-10-11, Arras · m. 1976-01-08, Paris

A soi-même

Ecris maintenant pour le ciel
Ecris pour la courbe du ciel
Et que nul plomb de lettre noire
N’enveloppe ton écriture

Ecris pour l’odeur et le vent
Ecris pour la feuille d’argent
Que nulle laide face humaine
N’ait regard connaissance haleine

Ecris pour le dieu et le feu
Ecris pour un amour de lieu
Et que rien de l’homme n’ait place
Au vide qu’une flamme glace.
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Poèmes

21

A soi-même

Ecris maintenant pour le ciel
Ecris pour la courbe du ciel
Et que nul plomb de lettre noire
N’enveloppe ton écriture

Ecris pour l’odeur et le vent
Ecris pour la feuille d’argent
Que nulle laide face humaine
N’ait regard connaissance haleine

Ecris pour le dieu et le feu
Ecris pour un amour de lieu
Et que rien de l’homme n’ait place
Au vide qu’une flamme glace.

Adieu

Noir. Noir. Sentiment noir.
Frappe image noire un coup retentissant sur le gong
du lointain
Pour l’entrée à l’épaisseur bien obscure de ce cœur
L’épaisse cérémonie à la longue plaine noire
De l’intérieur et de l’adieu, de minuit et du départ!
Frappe, comme un gong noir à la porte d’enfer!
Un aigre vent soulève les roseaux des sables
Confond les monts
Sous les nuées de mauvais temps de la mémoire
Fait retomber la vague en éclatante blancheur dans
le néant.

C’est la journée épaisse intime où Elle part
Jetant un dernier œil aux prouesses d’amant,
Où il quitte, quelques maigres longueurs encor de faible sable
Et poussant la vieillesse de l’âge un aigre vent.

Noir, noir, sentiment noir, oh frappe clair et noir
Pour l’épaisse cérémonie à la terre sans lendemain
Portant comme un socle divin le monument de leur:
départ.

De longues lignes de tristesse et de brouillard
Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin
Où les monts s’évaporent puis reprennent
A des hauteurs que ne touche plus le regard :
Là où nous sommes arrivés, donne ta main,

Puis aux saules plus écroulés que nos silences
A l’herbe de l’été que détruisent tes pieds
Dis un mot sans raison profère un vrai poème,
Laisse que je caresse enfin tes cheveux morts
Car la mort vient roulant pour nous ses tambours
loin,

Laisse que je retouche entièrement ton corps
Dans son vallon ou plage extrême fleur du temps
Que je plie un genou devant ta brune erreur
Ta beauté ton parfum défunt près du départ
Adorant ton défaut ton vice et ton caprice
Adorant ton abîme noir sans firmament.

Laisse ô déjà perdue, et que je te bénisse
Pour tous les maux par où tu m’as appris l’amour
Par tous les mots en quoi tu m’as appris le chant.

Adieu. La nuit déjà nous fait méconnaissables
Ton visage est fondu dans l’absence. Oh adieu
Détache ta main de ma main et tes doigts de mes
doigts arrache
Laissant tomber entre nos espaces le temps
Solitaire étranger le temps rempli d’espaces ;
Et quand l’obscur aura totalement rongé
La forme de ton ombre ainsi qu’une Eurydice
Retourne-toi afin de consommer ta mort
Pour me communiquer l’adieu. Adieu ma grâce
Au point qu’il n’est espoir de relier nos sorts
Si même s’ouvre en nous le temple de la grâce.

Angles

Le soleil illumine un Sinaï lugubre
Et renaît sur l’étouffement des nations
Aux boulevards sanglants il enlève les brumes,
Que de têtes roulant aux feux du peloton!

Car nous avons choisi le fort parti des anges
Qui sortent de la profonde île d’ouragan
Et volant de partout répandent sur les fanges
Le poids d’acier mystique et les destructions.

Et dans l’apocalypse l’habitant léger
Devra servir les anges de punition
Pour dormir avant l’aube il habitera nu
Les quartiers d’incendie, pour être debandé

Des armées du démon
Il enfoncera bien de son coeur à l’azur
Le clou de charité
Et il le maintiendra extrême noir et dur.

Beauté, vérité, rareté

Beauté, vérité, rareté,
Grace en toute simplicité
Ici en cendres enfermées.

Phénix a son nid dans la mort
Et Colombe en son loyal corps

Cest dans le décor de la terre...

Cette dans le décor de la terre
Que se passent naissance et saisons voyages et mort
La bien-aimée et la catin et les animaux et la lune
Les arbres méditants la sauvagerie folle et la musique à mort,
C’est entre le ciel la mer bleue et la terre
Et sur l’étroite profondeur du crime de la terre
Que nous errons perdons nos amours et voyons périr nos espoirs
Que nous chantons les désirs de la terre.

INVENTIONS, 1958.

Dernier soupir

Je suis au désespoir d’avoir tout traversé
De mes noirs amoncellements de beaux rêves sans avoir
Pris même a ces montagnes leurs plumes
A ces mers leurs oiseaux de douceur sexuelle

Sans avoir couché la belle sur les roseaux
Ou sans avoir aspiré le miel des forêts,
Et sans avoir tout confondu et renoncé
Pour le conjoindre en mon sauveur et l’adorer.

SUEUR DE SANG, Val Étrange. 1933.

Esperance

Espérance plus sacrée que n’est une épée dans le corps
Et dans le corps vidé de vie de qui vécut pour espérer
Et dans le sein vidé de sang qui se souleva pour l’épée!
Espérance dont je suis verbe, dur comme silex éclaté,
Espérance dont je ne veux et qui me veut ventre adoré

Helene dit

Conduis-moi dans ce couloir de nuit
Amant pur amant ténébreux
Prés des palais ensevelis par la nostalgie
Sous les forêts de chair d’odeur et de suave
Entrecoupées par le marbre des eaux
Les plus terribles que l’on ait vues! Et qui es-tu
Inexprimable fils et pur plaisir
Qui caches le membre rouge sous ton manteau
Que veux-tu prendre sur mon sein qui fut vivant
Dedans mon pli chargé des ombres de la mort
Pourquoi viens-tu a l’épaisseur de mes vallées de pierre ?

POESIES, Matière Céleste (Hélène).

Hier aujourd’hui demain

Bruit des chairs de l’été immobiles clairs vents
Et lourdeur virginale des cols les plus frais
Et charités des rochers pour les saxifrages
Ciels sans humanité.

Rien ne me permettrait de mourir si les cœurs
Avec grâce avec larmes ne s’assassinaient
Et si pendant que tu refermes ton
Ventre je ne perdais tout pour jamais.

Pierres perdues laissées là-bas en pleine écume
Écorces mortes mousse évanouie fleurs flétries
Lumière des forêts et vous autres perdues
Sources gelées de roche
Amante évanouie!

La nuit longtemps dévouée à la nuit
Tout à coup se poursuit dans l’ombre et devient l’azur.

Jadis...

Jadis, ou dans un temps d’hier, je fus
Immémorialement la vie antérieure
Dans ces mêmes régions caressé ou brisé
Par la même Beauté de figure majeure ;
Ou demain je serai semblablement défait
Payant de sang l’extase pauvre mais l’intense
Vision. Car vivant du songe je refais
Par des millions de pas la route de l’absence.

INVENTIONS, 1958.

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