12. la dame
Si j’étais sûre d’être aimée
Sans demande ou pensée méprisables
Et qu’à l’amant il suffît simplement
D’être appelé doux ami, je ne nie pas
Que ce fût
Vie plaisante qu’aimer et qu’elle
Plût à toute dame, si parfaite soit-elle.
Mais autrement je crains qu’amour soit fait.
Il serait juste qu’on blâmât la dame
Qui ne voudrait être pourvue d’un ami,
Bon et loyal, qui l’appelât dame,
Puisqu’elle ne serait pas privée de son honneur
Et qu’elle saurait
Qu’il lui porte toujours une telle loyauté :
Elle serait folle de refuser,
Mais autrement je crains qu’amour soit fait.
Pour cela, de peur d’être diffamée
Ou couverte de honte par tromperie
Je n’oserais – malgré toutes les assurances reçues –
Aimer personne, quelque peine qu’on s’en donne.
Mais si quelqu’un que je connais
Pouvait se satisfaire d’être reçu en grâce,
Il aurait mon amour sans qu’honneur soit entamé.
Mais autrement je crains qu’amour soit fait.
Prince, on me dit que j’en serais réconfortée,
Mais autrement je crains qu’amour soit fait.
18. la dame
Certes, je suis serrée de si près
Que je ne sais de quel côté me tourner :
Amour m’assaille et m’enflamme ;
Plus j’imagine m’en détourner,
Plus je me sens maltraitée.
Je ne sais quelle réponse tenir.
Eh ! Dieu ! Faudra-t-il consentir ?
Car quand je vois celui qui, depuis longtemps,
A recherché mon amour
— Sans que j’y consente aucunement –
Revenir vers moi
Pour me prier sans fin,
Je ne sais quelle réponse tenir.
Eh ! Dieu ! Faudra-t-il consentir ?
Il me parle si doucement
De la manière dont il m’aime
Et de bien vouloir lui accorder mon amour
Qu’il requiert tant, et de lui pardonner
D’oser me le demander,
Je ne sais quelle réponse tenir.
Eh ! Dieu ! Faudra-t-il consentir ?
Amour, veuillez décider
De mon attitude, car à la fin
Je ne sais quelle réponse tenir.
Eh ! Dieu ! Faudra-t-il consentir ?
2. la dame
Jamais je ne sus ce qu’est aimer, et je n’en veux
Pas plus apprendre, mes pensées sont ailleurs ;
Vous espéreriez en vain.
Je vous le dis : ôtez-en votre pensée,
Je n’y ai pas d’intérêt,
Un tel amour ne convient pas à une dame
Qui aime l’honneur. Que cela ne vous peine
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je pense bien me défendre d’un tel amour :
Grâce à Dieu, je ne serai pas prise
Dans les lacs amoureux, source pour les autres de malheur,
Communément. Je m’en suis abstenue,
Pour mon bien,
Depuis longtemps et m’en abstiens encore
Quel que soit celui qui m’en parle ou m’écrive lettre ou missive,
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je ne sais vous faire une autre réponse ;
Ne m’en parlez plus, je suis déjà lasse
De vous écouter, allez vous déclarer ailleurs
Car jamais ici votre requête ne sera reçue.
Qui l’ose
Fait une grande folie car un tel amour
Me déplaît ; nul n’arriverait à ses fins
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
N’y pensez plus, je vous le dis à nouveau
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
28. la dame
Très doux ami que j’aime par-dessus tout et prise,
Je loue Amour qui m’a conquise
Ainsi que vous qui combattez
Pour me ravir.
Car je sens déjà que dans le doux jardin
D’Amour, par vous qui m’avez surprise,
J’aurai une grande joie, et que de l’entreprise
Du bien en résultera pour moi.
Mais j’ai longtemps agi discourtoisement
En tardant tant à vous aimer
— Je dois en être blâmée. Je loue Dieu de m’y être mise
Car sans méprise
Je peux vous aimer ; on ne me critique pas
D’être, d’un homme si vaillant, éprise.
Puisque vous êtes tel que nul ne vous méprise
Du bien en résultera pour moi.
Je suis vôtre, vous m’avez justement conquise,
Il n’est plus besoin que j’en sois requise,
Amour le veut ; vous avez trouvé le chemin
Pour prendre mon cœur
Sans mauvaise ruse, par une très loyale quête.
Je le sais en vérité, je m’en suis bien enquise,
Et puisqu’il me plaît ainsi, en toute guise,
Du bien en résultera pour moi.
Vous m’avez appris,
Doux ami, la disposition
Des tours d’Amour que tous ne connaissent pas,
Mais puisque j’ai un ami selon mon souhait
Du bien en résultera pour moi.
42. la dame
Mon ami avenant et doux
Que j’aime par-dessus tout,
Hélas ! Que ferons-nous ?
Je vois bien qu’on soupçonne
Notre amour, ce qui me pèse.
Nous ne nous verrons plus
Car on veut que je m’en aille ;
Je ne sais ce que nous ferons.
Et le jaloux me tient
D’une laisse si courte que, s’il ne me voit,
Il enrage de colère.
Mais devrait-il en devenir fou,
Je vous verrai ; malgré sa querelle
Je ne renoncerai pas, nous irons nous amuser.
Mais si on voit que je vous fréquente à nouveau
Je ne sais ce que nous ferons.
Enfin même si tous les médisants
— Advienne que pourra –
L’avaient juré, je vous
Verrai souvent. Voyons,
Autant qu’il se peut, quel moyen
Bienséant nous trouverons.
Mais si ces bruits ne s’apaisent pas
Je ne sais ce que nous ferons.
Je n’en tiens aucun compte.
À la fin nous nous entr’aimerons ;
Pour le reste, je m’apaise,
Je ne sais ce que nous ferons.
48. la dame
Seulette, à part, pleine de tristesse,
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
94. la dame
Qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage,
Dit-on ; c’est ce que tu veux faire envers moi,
Faux déloyal, qui dis que mon cœur
Veut se retirer de toi pour en aimer un autre.
Mais tu sais bien tout le contraire en vérité
Et qu’en mon cœur il n’y a pas une once de tricherie.
Tu as beau te taire, tu es mauvais,
Trompeur, plein de mensonge.
Car jamais en moi, ni en pensée ni en langage,
Tu n’aperçus chose contraire
À loyauté, ce n’est pas mon usage.
Tu n’en doutes pas, mais pour que je me sépare
De toi, tu dis de tels propos
Pour mieux cacher ta mauvaise tromperie.
Mais je ne suis pas fausse comme toi,
Trompeur, plein de mensonge.
Ah ! Contemplez-vous, dames, dans ma souffrance,
Au nom de Dieu, ne vous laissez attirer
Par aucun homme, ils ont tous un faux plumage ;
Si c’était le cas, fuyez leurs manœuvres.
Au début, ils font les gens de bien
Mais à la fin, ce n’est que moquerie.
Tu fais cela, dieu d’Amour, pour déchirer les cœurs,
Trompeur, plein de mensonge.
Mais dis-moi, Amour, s’il peut me plaire
Que pour aimer, je doive mourir.
Tu es, je le vois bien, le modèle,
Trompeur, plein de mensonge.
Ballade
sui et seulete vueil estre,
m’a mon douz ami laissiee,
sui sanz compaignon ne maistre,
sui dolente et courroucée,
sui en langueur mesaisiee,
sui plus que nulle esgaree,
sui sanz ami demouree.
sui a huis ou a fenestre,
sui en un anglet muciee,
sui pour moy de pleurs repaistre,
sui dolente ou apaisiee,
sui, riens n’est qui tant me siee,
sui en ma chambre enserrée,
sui sanz ami demouree.
sui partout et en tout estre,
sui ou je voise ou je siee ;
sui plus qu’autre rien terrestre,
sui de chascun delaissiee,
sui durement abaissiee,
sui souvent toute esplouree,
sui sanz ami demouree.
or est ma douleur commenciee :
sui de tout dueil menaciee,
sui plus teinte que moree :
sui sanz ami demouree.
Fierté
Fierté, sureté de joie séparée,
Triste penser, profond gémissement,
Angoisse grand en las cœur enserrée,
Courroux amer porté couvertement,
Morne maintien sans réjouissement,
Espoir dolent qui tous biens fait tarir,
Si sont en moi, sans partir nullement ;
Et si ne puis guérir ni mourir.
Souci, ennui, qui toujours a durée,
Apre veiller, tressaillir en dormant,
Labeur en vain, à chère alangourée
En grief travail infortunéement,
Et tout le mal qu’on peut entièrement
Dire et penser sans espoir de guérir,
Me tourmentent démesurément ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Prince, priez à Dieu que bien briefment
Me doint la mort, s’autrement secourir
Ne veut le mal où languis durement ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Ici commencent…
Ici commencent Cent ballades d’amant et de dame
Bien que je n’eusse ni le cœur ni l’intention
Pour l’heure de faire des dits amoureux
Car en ce moment je suis occupée ailleurs,
Sur l’ordre d’une personne qui doit bien plaire
À tous, j’ai entrepris d’exécuter
Au sujet d’un amoureux et de sa dame,
Pour obéir à autrui et lui plaire,
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Comment ils ont leur vie passé
En amour, qui leur a fait endurer maint mal
Et mainte joie aussi, entrelacée
De piqûre, de souffrance et d’obstacle,
Il me faut tout raconter sans me rétracter
Dans ce petit livre, ici, maintenant,
Où j’écrirai de joie et de son contraire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Dieu, faites que je ne m’en lasse pas :
Il me plairait mieux de m’occuper d’un sujet
De plus grande étude, mais j’y suis condamnée
Par une personne douce et de grande naissance
En amende de ce que j’ai dit que doit se retirer
De la pensée amoureuse
Toute dame d’honneur ; pour cela, il me faut écrire
Cent ballades d’amoureuse pensée.
Prince, je vois bien qu’il vaudrait mieux se taire
Plutôt que de ne parler de bon gré.
Il me faut donc m’acquitter d’une amende volontaire :
Cent ballades d’amoureuse pensée.