Max Jacob

Max Jacob

1876–1944 · a vécu 67 ans FR FR

n. 1876-07-12, Quimper · m. 1944-03-05, Campo de deportação de Drancy

Août 3

Les autos roulent sur les trottoirs pour m’écraser.
Le vieil infirme de l’hôpital, qui se promène tout le jour, se baisse pour ramasser les mégots. Quand il s’est relevé il m’a fait une grimace horrible et ses yeux ont touché ses sourcils. Je suis passé quand même et me suis retourné. Je l’ai vu sourire et cracher sur le pavé. Deux pavés se sont êcartés.
Pourquoi une barque blanche et bleue, blanche et bleu de roi, aux larges ailes de mouette ne va-t-elle pas bientôt passer sur la rivière verte et sombre, si calme que les larges nénuphars s’en vont dormir avec l’herbe des près? La barque ne passera pas.
Au bout du pont qui écrase l’eau, un gendarme a sorti son carnet.
Le ciel s’est couvert de nuit et un glas tinte dans le soir, et les vieux rentiers bien vite ont fermé leurs volets; mais leurs chiens se sauvent. Tout le monde est parti, une lanterne – là-bas – s’est cachée derrière un tronc noir. Debout dans le ruisseau de la rue, je sens l’eau grasse et boueuse aspirer tout le sang de mon corps.
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Poèmes

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Août 3

Les autos roulent sur les trottoirs pour m’écraser.
Le vieil infirme de l’hôpital, qui se promène tout le jour, se baisse pour ramasser les mégots. Quand il s’est relevé il m’a fait une grimace horrible et ses yeux ont touché ses sourcils. Je suis passé quand même et me suis retourné. Je l’ai vu sourire et cracher sur le pavé. Deux pavés se sont êcartés.
Pourquoi une barque blanche et bleue, blanche et bleu de roi, aux larges ailes de mouette ne va-t-elle pas bientôt passer sur la rivière verte et sombre, si calme que les larges nénuphars s’en vont dormir avec l’herbe des près? La barque ne passera pas.
Au bout du pont qui écrase l’eau, un gendarme a sorti son carnet.
Le ciel s’est couvert de nuit et un glas tinte dans le soir, et les vieux rentiers bien vite ont fermé leurs volets; mais leurs chiens se sauvent. Tout le monde est parti, une lanterne – là-bas – s’est cachée derrière un tronc noir. Debout dans le ruisseau de la rue, je sens l’eau grasse et boueuse aspirer tout le sang de mon corps.

Ballade de la campagne-exil

Les paysans m’appellent par mon nom sur les routes,
comme ils reconnaissent une alouette d’une grive
mais ils connaissent mieux les noms des gibiers que le mien car
mon nom est Douleur.

Si ce que j’aime s’appesantit sur ma blessure, il la gêne,
s’il ne s’appesantit que sur l’été, c’est la plaine qui souffre.

Qui nourrira mon amour et l’été si ce n’est cette douleur,
puisque mon amour et l’été ne peuvent plus se nourrir de joie.

Le cygne s’en va dans le sens des branches
et les muses nues me prennent les bras;
le cheval ailé comprend ma souffrance
et les fleurs des prés s’écartent de moi.

Dans la forêt silencieuse

Dans la forêt silencieuse, la nuit n’est pas encore venue et l’orage de la tristesse n’a pas encore injurié les feuilles. Dans la forêt silencieuse d’où les Dryades ont fui, les Dryades ne reviendront plus.
Dans la forêt silencieuse, le ruisseau n’a plus de vagues, car le torrent coule presque sans eau et tourne.
Dans la forêt silencieuse, il y a un arbre noir comme le noir et derrière l’arbre il y a un arbuste qui a la forme d’une tête et qui est enflammé, et qui est enflammé des flammes du sang et de l’or.
Dans la forêt silencieuse où les Dryades ne reviendront plus, il y a trois chevaux noirs, ce sont les trois chevaux des rois mages et les rois mages ne sont plus sur leurs chevaux ni ailleurs et ces chevaux parlent comme des hommes.

Dissout quelle fut la chanson

Dissout quelle fut la chanson
Que chantaient les belles sirènes
Pour faire pencher des trirémes
Les Grecs qui lachaient l’aviron.

Achille qui prit Troie, dit-on,
Dans un cheval bourré de son
Achille fut grand capitaine
Or, il fut pris par des chansons
Que chantaient des vierges hellénes
Dis-moi, Vénus, je t’en supplie
Ce qu ’était cette mélodie

Un prisonnier dans sa prison
En fit une en Tripolitaine
Et si belle que sans rançon
On le rendit à sa marraine
Qui pleurait contre la cloison
Nausicaa à la fontaine
Pénélope en tissant la laine
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chanté la faridondaine!...
Et les chansons des échansons ?

Echos d’échos des longues plaines
Et les chansons des émigrants !
Où sont les refrains d’autres temps
Que l’on a chanté tant et tant?
Où sont les filles aux belles dents
Qui l’amour par les chants retiennent?
Et mes chansons? qu’il m’en souvienne !

Etablissement d’une communauté au Brésil

On fut reçu par la fougère et l’ananas
L’antilope craintif sous l’ipécacuanha.
Le moine enlumineur quitta son aquarelle
Et le vaisseau n’avait pas replié son aile
Que cent abris légers fleurissaient la forêt.
Les nonnes labouraient. L’une d’elles pleurait
Trouvant dans une lettre un sujet de chagrin.
Un moine intempérant s’enivrait de raisin
Et l’on priait pour le pardon de ce péché.
On cueillait des poisons à la cime des branches
Et les moines vanniers tressaient des urnes blanches.
Un forçat évadé qui vivait de la chasse
Fut guéri de ses plaies et touché de la grâce:
Devenu saint, de tous les autres adoré,
Il obligeait les fauves à leur lécher les pieds.
Et les oiseaux du ciel, les bêtes de la terre
Leurs apportaient à tous les objets nécessaires.
Un jour on eut un orgue au creux de murs crépis

Des troupeaux de moutons qui mordaient les épis
Un moine est bourrelier, l’autre est distillateur
Le dimanche après vêpre on herborise en chœur.

Saluez le manguier et bénissez la mangue
La flûte du crapaud vous parle dans sa langue
Les autels sont parés de fleurs vraiment étranges
Leurs parfums attiraient le sourire des anges,
Des sylphes, des esprits blottis dans la forêt
Autour des murs carrés de la communauté.
Or voici qu’un matin quand l’Aurore saignante
Fit la nuée plus pure et plus fraîche la plante
La forêt où la vigne au cèdre s’unissait,
Parut avoir la teigne. Un négre paraissait
Puis deux, puis cent, puis mille et l’herbe en était teinte
Et le Saint qui pouvait dompter les animaux
Ne put rien sur ces gens qui furent ses bourreaux.
La tête du couvent roula dans l’herbe verte
Et des moines détruits la place fut déserte
Sans que rien dans l’azur frémît de la mort.

C’est ainsi que vêtu d’innocence et d’amour
J’avançais en traçant mon travail chaque jour
Priant Dieu et croyant à la beauté des choses.
Mais le rire cruel, les soucis qu’on m’impose
L’argent et l’opinion, la bêtise d’autrui
Ont fait de moi le dur bourgeois qui signe ici.

Invitation au voyage

Les trains! Les trains par les tunnels étreints
Ont fait de ces cabarets roses
Ow les tziganes vont leur train
Les tziganes aux valses roses
Des fles chastes de boulingrins.

Il passe sur automobiles
Il passe de fragiles rentiéres
Comme sacs a loto mobiles.
Vers des parcs aux doux ombrages
Je t’invite ma chère Elise.
Elise! je t’invite au voyage
Vers ces palais de Venise.

Pour cueillir des fleurs aux rameaux
Nous déposerons nos vélos
Devant les armures hostiles
Des grillages modern-style
Nous déposerons nos machines
Pour les décorer d’aubépine
Nous regarderons couler l’eau
En buvant des menthes a l’eau.
Peut-étre que sexagénaires
Nous suivrons un jour ces rivières
Dans d’écarlates automates
Dont nous serons propriétaires!
Mais en ces avenirs trop lents
Les chevaux des Panhard
Ne seront-ils volants ?

A vendre : quatre véritables déserts
A proximité du chemin de fer,
S’adresser au propriétaire-notaire
M. Chocarneau,
18, boulevard Carnot.

La guerre

Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige; les bandits sont des soldats; on m’attaque avec des rires et des sabres, on me dépouille: je me sauve pour retomber dans un autre carré. Est-ce une cour de caserne, ou celle d’une auberge? que de sabres! que de lanciers! il neige! on me pique avec une seringue: c’est un poison pour me tuer; une tête de squelette voilée de crêpe me mord le doigt. De vagues réverbéres jettent sur la neige la lumière de ma mort.

Le Cornet à dés

La terre

Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre,
au-dessus des cornes venimeuses de la terre.
Il n’y a de paix qu’au-dessus des serpents de la terre,
La terre est une grande bouche souillée,
ses hoquets, ses rires à gorge déployée,
sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort
me triturent l’âme. Attirez-moi dehors !
Secouez-moi ! empoignez-moi, et toi terre chasse-moi.
Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie
que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.
Je craque de discordes militaires avec moi-même,
je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes
et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.
Je vous envie, phénix, faisan doré, condors…
Donnez-moi une couverture volante qui me porte
au-dessus du tonnerre, dehors au cristal de vos portes.

Passe et present

Poète et ténor
L’oriflamme au nord
Je chante la mort.

Poète et tambour
Natif de Colliour
Je chante l’amour.

Poète et marin
Versez-moi du vin
Versez! versez! Je divulgue
Le secret des algues.

Poète et chrétien
Le Christ est mon bien
Je ne dis plus rien.

Pour les enfants et pour les raffines

Sur un cheval gris
A Nevers
Sur un cheval vert
A Issoire
Sur un cheval noir
Ah! qwil est beau! qu’il est beau!
Ah! quwil est beau! qu’il est beau!
Tiou!

C’est la cloche qui sonne
Pour ma fille Yvonne.
Qui est mort à Perpignan ?
C’est la femm’ du commandant.
Qui est mort a la Rochelle ?
C’est la nièce au colonel!
Qui est mort a Epinal ?
C’est la femme du caporal!
Tiou!
Et a Paris, papa chéri.
Fais à Paris! qu’est-ce que tu me donnes À Paris?
Je te donne pour ta fête
Un chapeau noisette
Un petit sac en satin
Pour le tenir à la main.
Un parasol en soie blanche
Avec des glands sur le manche
Un habit doré sur tranche
Des souliers couleur orange.
Ne les mets que le dimanche
Un collier, des bijoux
Tiou!

C’est la cloche qui sonne
Pour ma fille Yvonne!
C’est la cloche de Paris
Il est temps d’aller au lit
C’est la cloche de Nogent
Papa va en faire autant.
C’est la cloche de Givet
Il est ’heure d’aller se coucher.

Ah! non! pas encore! dis!
Achète-moi aussi une voiture en fer
Qui lève la poussière
Par devant et par derrière,
Attention à vous! mesdames les garde-barrières
Voila Yvonne et son p’tit père
Tiou!

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