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Le Nouveau Crève-cœur
Louis Aragon
1948
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Le Nouveau Crève-cœur

1948

Le rendez-vous perpétuel

J’écris contre le vent majeur et n’en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise

L’histoire et mon amour ont la même foulée
J’écris contre le vent majeur et que m’importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés

Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu’un tramway qui s’en va toujours un peu t’emporte

Contre le vent majeur par un temps nuageux
J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur paraît mentir à mauvais jeu

Il n’y a pas d’amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m’explique le chemin
C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour

Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans l’amour c’est la vie au hasard
Le soleil sans l’amour c’est hier sans demain

Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C’est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C’est toujours notre amour la rue où l’on s’égare

C’est notre amour c’est toi quand la rue est barrée
C’est toi quand le train part le cœur qui se déchire
C’est toi le gant perdu pour le gant déparé

C’est toi tous les pensers qui font l’homme pâlir
C’est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c’est toi qui t’en vas sur le pont des navires

Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé Des mots dits en dormant

Le sourire surpris le rideau qui s’envole
Dans un préau d’école au loin d’écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s’y colle
La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c’est toi

Et c’est toi que je chante AVEC le vent majeur

Matisse parle

Je défais dans mes mains toutes les chevelures
Le jour a les couleurs que lui donnent mes mains
Tout ce qu’enfle un soupir dans ma chambre est voilure
Et le rêve durable est mon regard demain

Toute fleur d’être nue est semblable aux captives
Qui font trembler les doigts par leur seule beauté
J’attends je vois je songe et le ciel qui dérive
Est simple devant moi comme une robe ôtée

J’explique sans les mots le pas qui fait la ronde
J’explique le pied nu qu’a le vent effacé
J’explique sans mystère un moment de ce monde
J’explique le soleil sur l’épaule pensée

J’explique un dessin noir à la fenêtre ouverte
J’explique les oiseaux les arbres les saisons
J’explique le bonheur muet des plantes vertes
J’explique le silence étrange des maisons

J’explique infiniment l’ombre et la transparence
J’explique le toucher des femmes leur éclat
J’explique un firmament d’objets par différence
J’explique le rapport des choses que voilà

J’explique le parfum des formes passagères
J’explique ce qui fait chanter le papier blanc
J’explique ce qui fait qu’une feuille est légère
Et les branches qui sont des bras un peu plus lents

Je rends à la lumière un tribut de justice
Immobile au milieu des malheurs de ce temps
Je peins l’espoir des yeux afin qu’Henri Matisse
Témoigne à l’avenir ce que l’homme en attend
❦ Le Nouveau Crève-cœur · Louis Aragon · 1948
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