❦
Gravitations
Jules Supervielle
1925
❧

Gravitations

1925

Cœur

Suffit d’une bougie
Pour éclairer le monde
Autour duquel ta vie
Fait sourdement sa ronde,
Cœur lent qui t’accoutumes
Et tu ne sais à quoi,
Cœur grave qui résumes
Dans le plus sûr de toi
Des terres sans feuillage,
Des routes sans chevaux,
Un vaisseau sans visages
Et des vagues sans eaux.
Mais des milliers d’enfants
Sur la place s’élancent
En poussant de tels cris
De leurs frêles poitrines
Qu’un homme à barbe noire,
— De quel monde venu? —
D’un seul geste les chasse
Jusqu’au fond de la nue.

Alors de nouveau, seul,
Dans la chair tu tâtonnes,
Cœur plus près du linceul,
Cœur de grande personne.

Hier et aujourd’hui

Toute la forêt attend que la statue abaisse son bras levé.
Ce sera pour aujourd’hui.
Hier on avait pensé que ce serait peut-être pour hier.
Aujourd’hui on en est sûr, même les racines le savent.
Ce sera pour aujourd’hui.

Rencontres

J’avance en écrasant des ombres sur la route
Et leur plainte est si faible
Qu’elle a peine à me gravir
Et s’éteint petitement avant de toucher mon oreille.

Je croise des hommes tranquilles
Qui connaissent la mer et vont vers les montagnes;
Curieux, en passant, ils soupèsent mon âme
Et me la restituent repartant sans mot dire.

Quatre chevaux de front aux œillères de nuit
Sortent d’un carrefour, le poitrail constellé.
Ils font le tour du monde
Pensant à autre chose
Et sans toucher le sol. Les mouches les évitent.

Le cocher se croit homme et se gratte l’oreille.
❦ Gravitations · Jules Supervielle · 1925
Livres