❦
Dieu
Victor Hugo
1891
❧

Dieu

1891

L’ange

. . . . . .
Fouille l’air, l’onde, l’herbe ; écoute l’affreux bruit
Des broussailles, le cri des Alpes dans la nuit,
Le hurlement sans nom des jungles tropicales ;
Quelle vaste douleur ! Les hyènes bancales
Rôdent ; sur la perdrix le milan tombe à pic ;
La martre infâme mord le flanc du porc-épic ;
La chèvre, les deux pieds de devant dans la haie,
Voit la couleuvre et bêle avec terreur, l’orfraie
S’agite dans l’effroi du problème inconnu ;
Sur le crâne pelé du mont sinistre et nu
Le trou de l’aigle est plein de carnage et de fiente ;
La chouette, en qui vit la nuit terrifiante,
Tout en broyant du bec l’oiseau qu’elle surprit,
Songe ; le vautour blanc lui prend sa proie, et rit ;
L’éléphant marche avec un fracas d’épouvante ;
L’affreux jararrara, comme une onde vivante,
Autour des hauts bambous et des joncs tortueux
Se roule et les roseaux deviennent monstrueux ;
Le museau de la fouine au poulailler se plonge ;
Sur la biche aux yeux bleus le léopard s’allonge ;
Le bison sur son dos emporte le conquard
Qui lui suce le sang pendant qu’il fuit hagard ;
La baudroie erre et semble un monstre chimérique ;
Quand le grand-duc cornu dans les bois d’Amérique
Plane, l’essaim fuyard des ramiers prend son vol.
Vois. L’oblique hibou guette le rossignol.
Le loup montre sa gueule, et l’homme son visage,
Le désert frémit. Vois, les pigeons de passage
Qui vont, pillant le houx et le genévrier,
L’ours qui sort de son antre au mois de février,
Le phoque au poil luisant qui semble frotté d’huile,
Tout le fourmillement des brutes, le reptile,
Le nid, le scorpion tapis dans les lieux frais,
Le renard, le puma, ce grand chat des forêts
Qui fait en miaulant le bruit d’un bœuf qui gronde,
Le lynx, l’impur condor à la prunelle ronde,
Brigands que la nuit cache en son vaste recel,
Le jaguar à l’affût près des sources de sel,
Les files de chameaux des horizons arabes,
L’ibis mangeur de vers, le rat mangeur de crabes,
Les musquas rongeurs, pris au fond des lacs vitreux
Par la glace, et, l’hiver, se dévorant entre eux,
Et les boas nageurs et les boas énygres,
Et tous les crânes plats des serpents et des tigres,
Le mulot, la bigaille, et, sortant du ruisseau,
L’horrible caïman à tête de pourceau,
Méduse, cachalot, orphe, requin, marbrée,
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée,
Mouches s’engloutissant au gouffre engoulevent,
L’unau, le fourmilier traître, lent et bavant,
L’once au jurement fauve, aux moustaches roidies,
Bêtes de l’ombre errant comme des Canidies,
Tout souffre ; grand, petit, le hardi, le prudent,
Tout rencontre un chasseur, une griffe, une dent !
Une sorte d’horreur implacable enveloppe
L’aigle et le colibri, le tigre et l’antilope.
L’eau noire fait songer le grave pélican.
Partout la gueule s’ouvre à côté du volcan ;
Partout les bois ont peur, partout la bête tremble
D’un frisson de colère ou d’épouvante ; il semble
A celui qui ne voit l’être que d’un côté
Qu’une haine inouïe emplit l’immensité.
. . . . . .

L’enfer

. . . . . .
On entend rugir des étables
Pleines de monstres dont l’œil luit,
Et dans ces gouffres redoutables,
Des naufragés épouvantables
Mordent des barques dans la nuit.
. . . . . .

Paroles de l’archange

. . . . . .
« Une étoile est un astre entouré d’autres astres,
Terres, lunes, Vénus, Saturnes, Jupiters ;
Tout cela tourne au fond des sublimes éthers ;
Et ces mondes portés par rien jamais ne croulent ;
Et la rapidité des planètes qui roulent
Dans l’empyrée autour de leur centre vermeil,
Est telle que, pour Dieu rêveur, chaque soleil
Semble avoir des colliers de perles lumineuses.
. . . . . .

Quand les nuages lourds et noirs où les tempêtes

. . . . . .
Quand les nuages lourds et noirs où les tempêtes
Enfoncent les éclairs comme des éperons,
Quand les farouches vents, embouchant leurs clairons,
Des porches inconnus sortent le soir en foule,
Quand une telle foudre en leurs rangs brille et roule,
Que ce tas de dragons et d’hydres par moment
A l’air de se mouvoir dans un embrasement,
Et qu’il semble qu’un feu prodigieux allume
Leurs crinières de pluie et leurs croupes de brume,
Quand ils planent hagards, hennissant à grand bruit,
Qui donc pousse, à travers le combat de la nuit,
Cette cavalerie ailée et formidable ?
. . . . . .
❦ Dieu · Victor Hugo · 1891
Livres