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Les Juives
Robert Garnier
1583
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Les Juives

1583

Acte II

[…]
chœur
Disons adieu, mes compagnes,
À nos chétives campagnes,
Où le Jourdain doux coulant
Va sur le sable ondelant.
Adieu terre plantureuse,
Naguère si populeuse,
Terre promise du ciel,
Toute ondoyante de miel.
Adieu Siloé, fontaine
Dont la douce eau se pourmène
Dans le canal de Cédron,
Serpentant à l’environ.
Adieu coteaux et vallées,
Adieu rives désolées,
Adieu verdureux Hébron,
Vieil territoire d’Éfron.
Sur toi montagnette sainte,
Le bon Abram fit sa plainte,
Comme il fit sur toi Béthel,
Fumer son premier autel.
Adieu Cité, renommée
Sur les cités d’Idumée,
Que jadis un Roi conquit
Du Jébuséen, qu’il vainquit.
Et vous, naguère édifice
Le plus rare en artifice,
Et en ornements divers
Qu’il fût temple en l’univers.
Las ! nous vous laissons, pauvrettes,
De ces barbares sujettes,
Qui nous traînent inhumains
En des Royaumes lointains :
Où faudra que notre vie
À leur vouloir asservie,
Languisse éternellement
En déplorable tourment.
Car comme aurions-nous courage,
Étant en un tel servage,
Le cœur serré de douleurs,
De donner trêve à nos pleurs ?
Quand nous ne pouvons tant faire,
Qu’il puisse à notre âme plaire
De chanter à l’Éternel
Un cantique solennel ?
Et qu’adeulés nous souvienne
Sur la rive assyrienne,
Des innombrables bienfaits
Que sa bonté nous a faits ?
Et crains qu’en même oubliance
Ne tombe la souvenance,
Avecques l’affection
Que nous devons à Sion.
Si est-ce que pourtant, si est-ce
Qu’il ne faut que la tristesse,
Bien que dure, ait le pouvoir
De nous tirer du devoir :
Ainsi quelque grand que puisse être
Notre malheur, reconnaître
Que nous le méritons bien,
Et que Dieu veut notre bien.
Faut invoquer sa clémence,
Avoir du mal repentance,
Et ferme propos en soi
De vivre selon sa loi.
Élever vers lui la face,
Avoir recours à sa grâce
Qui est promise à celui
Qui met son attente en lui.
Sus donc prions-le captives,
Sur ces infidèles rives,
Qu’il veuille après son courroux
Se ressouvenir de nous.

Élégie sur la mort de Ronsard

[…]
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabique à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le myrte amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le thym, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lys français
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gastine et les Naïades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui aux combats se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendez-vous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
Ô Cygne des Français ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d’Élyse,
À l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue,
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambroisie se paissent,
Aux bords élysiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Itale et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette
L’autre vous veut donner
Son myrte, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.
❦ Les Juives · Robert Garnier · 1583
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