Robert Garnier

Robert Garnier

1544–1590 · a vécu 46 ans FR FR

n. 1544, La Ferté-Bernard · m. 1590-09-20, Le Mans

Acte II

[…]
chœur
Disons adieu, mes compagnes,
À nos chétives campagnes,
Où le Jourdain doux coulant
Va sur le sable ondelant.
Adieu terre plantureuse,
Naguère si populeuse,
Terre promise du ciel,
Toute ondoyante de miel.
Adieu Siloé, fontaine
Dont la douce eau se pourmène
Dans le canal de Cédron,
Serpentant à l’environ.
Adieu coteaux et vallées,
Adieu rives désolées,
Adieu verdureux Hébron,
Vieil territoire d’Éfron.
Sur toi montagnette sainte,
Le bon Abram fit sa plainte,
Comme il fit sur toi Béthel,
Fumer son premier autel.
Adieu Cité, renommée
Sur les cités d’Idumée,
Que jadis un Roi conquit
Du Jébuséen, qu’il vainquit.
Et vous, naguère édifice
Le plus rare en artifice,
Et en ornements divers
Qu’il fût temple en l’univers.
Las ! nous vous laissons, pauvrettes,
De ces barbares sujettes,
Qui nous traînent inhumains
En des Royaumes lointains :
Où faudra que notre vie
À leur vouloir asservie,
Languisse éternellement
En déplorable tourment.
Car comme aurions-nous courage,
Étant en un tel servage,
Le cœur serré de douleurs,
De donner trêve à nos pleurs ?
Quand nous ne pouvons tant faire,
Qu’il puisse à notre âme plaire
De chanter à l’Éternel
Un cantique solennel ?
Et qu’adeulés nous souvienne
Sur la rive assyrienne,
Des innombrables bienfaits
Que sa bonté nous a faits ?
Et crains qu’en même oubliance
Ne tombe la souvenance,
Avecques l’affection
Que nous devons à Sion.
Si est-ce que pourtant, si est-ce
Qu’il ne faut que la tristesse,
Bien que dure, ait le pouvoir
De nous tirer du devoir :
Ainsi quelque grand que puisse être
Notre malheur, reconnaître
Que nous le méritons bien,
Et que Dieu veut notre bien.
Faut invoquer sa clémence,
Avoir du mal repentance,
Et ferme propos en soi
De vivre selon sa loi.
Élever vers lui la face,
Avoir recours à sa grâce
Qui est promise à celui
Qui met son attente en lui.
Sus donc prions-le captives,
Sur ces infidèles rives,
Qu’il veuille après son courroux
Se ressouvenir de nous.
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Poèmes

4

Acte II

[…]
chœur
Disons adieu, mes compagnes,
À nos chétives campagnes,
Où le Jourdain doux coulant
Va sur le sable ondelant.
Adieu terre plantureuse,
Naguère si populeuse,
Terre promise du ciel,
Toute ondoyante de miel.
Adieu Siloé, fontaine
Dont la douce eau se pourmène
Dans le canal de Cédron,
Serpentant à l’environ.
Adieu coteaux et vallées,
Adieu rives désolées,
Adieu verdureux Hébron,
Vieil territoire d’Éfron.
Sur toi montagnette sainte,
Le bon Abram fit sa plainte,
Comme il fit sur toi Béthel,
Fumer son premier autel.
Adieu Cité, renommée
Sur les cités d’Idumée,
Que jadis un Roi conquit
Du Jébuséen, qu’il vainquit.
Et vous, naguère édifice
Le plus rare en artifice,
Et en ornements divers
Qu’il fût temple en l’univers.
Las ! nous vous laissons, pauvrettes,
De ces barbares sujettes,
Qui nous traînent inhumains
En des Royaumes lointains :
Où faudra que notre vie
À leur vouloir asservie,
Languisse éternellement
En déplorable tourment.
Car comme aurions-nous courage,
Étant en un tel servage,
Le cœur serré de douleurs,
De donner trêve à nos pleurs ?
Quand nous ne pouvons tant faire,
Qu’il puisse à notre âme plaire
De chanter à l’Éternel
Un cantique solennel ?
Et qu’adeulés nous souvienne
Sur la rive assyrienne,
Des innombrables bienfaits
Que sa bonté nous a faits ?
Et crains qu’en même oubliance
Ne tombe la souvenance,
Avecques l’affection
Que nous devons à Sion.
Si est-ce que pourtant, si est-ce
Qu’il ne faut que la tristesse,
Bien que dure, ait le pouvoir
De nous tirer du devoir :
Ainsi quelque grand que puisse être
Notre malheur, reconnaître
Que nous le méritons bien,
Et que Dieu veut notre bien.
Faut invoquer sa clémence,
Avoir du mal repentance,
Et ferme propos en soi
De vivre selon sa loi.
Élever vers lui la face,
Avoir recours à sa grâce
Qui est promise à celui
Qui met son attente en lui.
Sus donc prions-le captives,
Sur ces infidèles rives,
Qu’il veuille après son courroux
Se ressouvenir de nous.

Élégie sur la mort de Ronsard

[…]
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabique à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le myrte amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le thym, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lys français
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gastine et les Naïades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui aux combats se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendez-vous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
Ô Cygne des Français ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d’Élyse,
À l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue,
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambroisie se paissent,
Aux bords élysiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Itale et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette
L’autre vous veut donner
Son myrte, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.

Élégie sur la mort de ronsard

. . . . . .
Si verrez-vous le fleuve où tout le monde arrive,
Et payrez le denier
Que prend pour nous passer jusques à l’autre rive
L’avare nautonier.

Que ne ressemblons-nous aux vagueuses rivieres
Qui ne changent de cours ?
Ou au branle éternel des ondes marinieres,
Qui reflotent toujours ?

Et n’est-ce pas pitié que ces roches pointues,
Qui semblent depiter,
De vents, de flots, d’oraige et de foudres batues,
L’ire de Jupiter,

Vivent incessamment, incessamment demeurent
Dans leurs membres pierreux,
Et que des hommes, tels que ce grand Ronsard, meurent
Par un sort rigoureux ?

O destin lamentable ! un homme qui approche
De la divinité
Est ravy de ce monde, et le front d’une roche
Dure en éternité.

Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Face tousjour son miel ;
Que le baume arabic à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.

. . . . . .
Vous errez maintenant aux campaignes d’Elise,
A l’ombre des vergers,
Où chargent en tout tems, asseurez de la bise,
Les jaunes orengers,

Où les prés sont toujours tapissez de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oyseaus gasouillans au murmure
Des ruisseaux cristalins.

Là le cèdre gommeus odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père receue
Pleure le long de l’an.

En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boyvent le nectar, d’ambrosie se paissent
Aux bords Elisiens.
. . . . . .

Les Juives, chœur

Pauvres filles de Sion,
Vos liesses sont passées ;
La commune affliction
Les a toutes effacées.
Ne luiront plus vos habits
De soie avec l’or tissue ;
La perle avec le rubis
N’y sera plus aperçue.
La chaîne qui dévalait
Sur vos gorges ivoirines
Jamais comme elle soûlait
N’embellira vos poitrines.
Vos seins, des cèdres pleurants
En mainte goutte tombée
Ne seront plus odorants,
Ni des parfums de Sabée,
Et vos visages, déteints
De leur naturel albâtre,
N’auront souci que leurs teints
Soient peinturés de cinabre.
L’or crêpé de vos cheveux,
Qui sur vos tempes se joue,
De mille folâtres nœuds
N’ombragera votre joue.
Nous n’entendrons plus les sons
De la soupireuse lyre,
Qui s’accordait aux chansons,
Que l’amour vous faisait dire,
Quand les cuisantes ardeurs
Du jour étant retirées,
On dansait sous les tiédeurs
Des brunissantes soirées,
Et que ceux-là dont l’amour
Tenait les âmes malades,
Faisaient aux dames la cour
De mille douces aubades,
Contant les affections
De leurs amitiés fidèles
Et les dures passions
Qu’ils souffraient pour l’amour d’elles.
Las ! que tout est bien changé !
Nous n’avons plus que tristesse.
Tout plaisir s’est étrange
De nous, et toute liesse.
Notre orgueilleuse Cité,
Qui les cités de la terre
Passait en félicité,
N’est plus qu’un monceau de pierres.
Dessous ses murs démolis,
Comme en communs cimetières,
Demeurent ensevelis
La plus grand’part de nos frères.
Et nous, malheureux butin,
Allons soupirer, captives,
Bien loin dessous le matin,
Sur l’Euphrate aux creuses rives,
Où confites en tourment,
Toute liberté ravie,
En pleurs et gémissement
Nous finirons notre vie.

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