Au grand canon

Sapins de misére. Sol rouillé, abandon plat.
On dirait d’abord que cela ne se passe pas autrement qu’ailleurs.
Mais voici Claudel,
adossé a l’hétel El Tovar, au bord du désert interrompu.
I] ne pense pas qu’il fait froid.
Il regarde à travers ces grosses lunettes qu’il porte depuis le
[Japon,
et appuie de tout son poids sur le paysage.
Précipice
long- comme la route de Paris au Havre
et large de douze kilomètres.
Insurrection de rochers,
éboulements, terrasses effondrées,
dessinées comme les jeux de la nature à l’intérieur des agates.
Le vainqueur de la plus grande crevasse de la terre
c’est ce ruisseau, ce fil à la volonté tranchante,
Colorado
descendu au cœur de ce beurre passif, gris et rose.
Claudel avec enthousiasme,
désigne de l’autre cété de l’abîme,
des cités entières, ingurgitées,
des cirques,
des paquebots,
des acropoles.
—« On sent, dit-il, comme la volonté d’un architecte
de répéter tout le temps le même motif. »
Moi,
je regrette qu’il n’y ait pas de soleil,
parce que le puits manque de relief ;
mais si j’exprime cela
Claudel répondra qu’il déteste les pessimistes.
Sa bouche s’ouvrira de chaque cété,
montrant ces dents du bas, fortes et rangées serré
qui lui donnent un air irrité, même quand il ne l’est pas.
—« On est devant quelque chose de trés important...
une des choses les plus importantes du monde...»
...« IL n’y a que les couchers de soleil qui,
chez nous,
osent des tons et des formes pareilles... »
...« On voit que le soleil est d’ici,
qu’il cherche a faire allusion a ceci,
quand il tombe... »
...« L’Amérique, pays de l’aprés-midi... heure des
présents magnifiques et insipides. »
Soudain,
IV’ambassadeur de France aux États-Unis
parle de Bach,
puis des derniers quatuors de Beethoven
qui ont certainement un sens
qu’on n’a pas encore découvert.
Il enfonce sur sa tête son petit chapeau
et plein d’une excitation silencieuse,
napoléonien, optimiste, naturel,
il nous quitte pour marcher tout seul dans la neige,
attaquant la route
comme il fonce sur les gens ou les idées,
en taureau de bas en haut.
Rien ne peut plus avoir raison de lui
que l’heure du déjeuner.
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