Tristan Tzara

Tristan Tzara

1896–1963 · a vécu 67 ans RO RO

n. 1896-04-16, Moinești · m. 1963-12-25, 7.º arrondissement de Paris

À une morte

tu avances toujours aux confins de la nuit
le feu s’est éteint où finit la patience
même les pas sur des chemins imprévus
n’éveillent plus la magie des buts

braises braises
l’amour s’en souvient

rien ne nous distrait de l’attente assise
sur les genoux enfant aux plénitudes chaudes
pourrais-je oublier le son de cette voix
qui contribue à répandre la lumière
au-delà de toute présence

fraises fraises
à l’appel des lèvres

comme la mer contenue
toute une vie enlacée
et sur les innombrables poitrines des vagues
l’incessant froissement des jours effleurés

rêves rêves
aux silences de braise

pourrais-je oublier l’attente comblée
le temps ramassé sur lui-même
le jour jaillissant de chaque parole dite
le long embrasement de la durée conquise

sèves sèves
ma soif s’en souvient
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Poèmes

13

À une morte

tu avances toujours aux confins de la nuit
le feu s’est éteint où finit la patience
même les pas sur des chemins imprévus
n’éveillent plus la magie des buts

braises braises
l’amour s’en souvient

rien ne nous distrait de l’attente assise
sur les genoux enfant aux plénitudes chaudes
pourrais-je oublier le son de cette voix
qui contribue à répandre la lumière
au-delà de toute présence

fraises fraises
à l’appel des lèvres

comme la mer contenue
toute une vie enlacée
et sur les innombrables poitrines des vagues
l’incessant froissement des jours effleurés

rêves rêves
aux silences de braise

pourrais-je oublier l’attente comblée
le temps ramassé sur lui-même
le jour jaillissant de chaque parole dite
le long embrasement de la durée conquise

sèves sèves
ma soif s’en souvient

Acceptation du printemps

Je parle d’un temps neuf luisant
et d’une fraîcheur bleuie
QA à lor des lourdes eaux
serties de lents poignards

Bifurcation

je ne veux pas te quitter
mon sourire est attaché à ton corps
et le baiser de l’algue à la pierre
à l’intérieur de mon âge je porte un enfant gai et bruyant
il n’y a que toi qui saches le faire sortir du coquillage
comme l’escargot avec de fines voix

parmi l’herbe il y a
les mains fraîches des fleurs qui se tendent vers moi
mais il n’y a que ta voix qui soit fine
comme ta main est fine comme le soir est impalpable comme le
repos

Dimanche

L’avion tisse les fils télégraphiques
et la source chante la même chanson
Au rendez-vous des cochers l’apéritif est orangé
mais les mécaniciens des locomotives ont les yeux blancs
la dame a perdu son sourire dans les bois

L’Homme approximatif

lorsque l’herbe rare gèle à ras de bord
et la nuit s’effrite à l’abord des côtes
lorsque le phare s’apaise sur des cheveux blanchis
quand il fait noir dans le pleur de l’enfant oubliant de pleurer
que le noir ravagé de sortilèges bleuit
lorsque charmeur de noir le poète ou son rire
sur l’ombre s’alentit réveillant la glace
lorsque les croyances aux durs coloris dévalent les montagnes
brûlées par de paniques rages enjambent pèle-mêle contor-
sions et cariatides
et sombrent dans l’outrage des multitudes charnelles —
leurs ornières —
lorsque — chétif fanal sur la face tyrannique de l’île —
la fuyante sirène — bouge sans crique substance sans scrupule —
tire des glas le feu nacré du plaisir
et du plaisir l’insolente détresse — dompteuse de pardons —
lorsque le désir — fumeuse nonchalance — lèche les nasses du
soleil
ébranle les écluses — arrache les essieux de leur échine —
fierté chasseresse — sombre bâillon
flaire les oscillations du malheur et l’arôme ardent de leurs

lorsque rêche et peureuse — issue d’une nuit étale —
alarmant les mythes bouchant tous les cris —
fastueuse lassitude sur le chemin des ivresses —
tu viens sourdre dans la main — étoile des radeaux mar-
chant entre les veilleuses
que toi-même — harassé de visions touffues
tu retournes au secours de ton cœur en étranger
quand vision sur vision et ombre découpée d’ombre
effaçant des perspectives le vœu à quoi le recul t’engage
n’arrivent plus à suivre la grève sous tes pas —
les lourds battants de ta jeunesse s’ouvrent
un vent à perte de jours circule en toi
les fenêtres ouvertes sur le fronton des choses
font courir les antiques rappels à travers toi
sans frein se soumettent les soucieuses avidités
aux âcretés charnelles des embûches de lichens
les béantes portes les fenêtres saignées et ton corps
aux coups aux bourrasques vendu — sur un plateau de soleil
offert à la plus haute à la plus cruelle
la vibrante pudeur des jours indécis…

La grande complainte de mon obscurité trois

chez nous les fleurs des pendules s’allument et les plumes encerclent la clarté
le matin de soufre lointain les vaches lèchent les lys de sel
mon fils
mon fils
traînons toujours par la couleur du monde
qu’on dirait plus bleue que le métro et que l’astronomie
nous sommes trop maigres
nous n’avons pas de bouche
nos jambes sont raides et s’entrechoquent
nos visages n’ont pas de forme comme les étoiles
cristaux points sans force feu brûlée la basilique

folle: les zigzags craquent
téléphone
mordre les cordages se liquéfier
l’arc
grimper
astrale
la mémoire
vers le nord par son fruit double
comme la chair crue
faim feu sang

La grande Mélancolie d’une avenue

à G. di Chirico
Au bout du monde
C’est la main
Hors concours

ou le gant
la tour
le train passe
c’est un nuage
DEMENAGEMENTS POUR TOUS PAYS

à l’entresol
cinq heures
le vent part
En voiture

La Mort de Guillaume Apollinaire

nous ne savons rien
nous ne savions rien de la douleur
la saison amère du froid
creuse de longues traces dans nos muscles
il aurait plutôt aimé la joie de la victoire
sages sous les tristesses calmes en cage
ne pouvoir rien faire

si la neige tombait en haut
si le soleil montait chez nous pendant la nuit
pour nous chauffer
et les arbres pendaient avec leur couronne
– unique pleur–

si les oiseaux étaient parmi nous pour se mirer
dans le lac tranquille au-dessus de nos têtes

la mort serait un beau long voyage
et les vacances illimitées de la chair des structures et des os

Say it with Music

Les bracelets d’or et les drapeaux
les locomotives les bateaux
et le vent salubre et les nuages
je les abandonne simplement
mon cœur est trop petit
ou trop grand
et ma vie est courte
je ne sais quand viendra ma mort exactement
mais je vieillis
je descends les marches quotidiennes
en laissant une prière s’échapper de mes lèvres
A chaque étage est-ce un ami qui m’attend
est-ce un voleur
est-ce moi
je ne sais plus voir dans le ciel
qu’une seule étoile ou qu’un seul nuage
selon ma tristesse ou ma joie
je ne sais plus baisser la tête
est-elle trop lourde
Dans mes mains je ne sais pas non plus
si je tiens des bulles de savon ou des boulets de canon

je marche
je vieillis
mais mon sang rouge mon cher sang rouge
parcourt mes veines
en chassant devant lui les souvenirs du présent
mais ma soif est trop grande
je m’arrête encore et j’attends
la lumière
Paradis paradis paradis

Stumbling

Quel est ce grand pays
quelle est cette nuit
qu’il regarde en marchant
autour de lui
autour du monde
où il est né
Les pays sont des secondes
les secondes de l’espace
où il est né
Les doigts couverts d’étoiles
et chaussé de courage
il s’en va
Rien ne finit pour lui
Demain est une ville
plus belle plus rouge que les autres
où le départ est une arrivée
et le repos un tombeau
La ligne d’horizon
brille
comme un barreau d’acier

comme un fil qu’il faut couper
pour ne pas se reposer
jamais
Les couteaux sont faits pour trancher
les fusils pour tuer
les yeux pour regarder
l’homme pour marcher
et la terre est ronde
ronde
ronde
comme la tête
et comme le désir
Il y a de bien jolies choses
les fleurs
les arbres
les dentelles
sans parler des insectes
Mais tout cela on le connaît
on l’a déjà vu
et on en a assez
Là-bas on ne sait pas
Tenir dans sa main droite une canne
et rien dans sa main gauche
qu’un peu d’air frais
et quelquefois une cigarette
dans son cœur

le désir qui est une cloche
Et moi je suis là
j’écoute j’attends
un téléphone un encrier du papier
j’écoute j’attends j’obéis
Le soleil chaque jour tombe
dans le silence
je vieillis lentement sans le savoir
un paysage me suffit
j’écoute et j’obéis
je dis un mot un bateau part
un chiffre un train s’éloigne
Cela n’a pas d’importance
puisqu’un train reviendra
demain
et que déjà le grand sémaphore
fait un signe
et m’annonce l’arrivée
d’un autre vapeur
j’entends la mer au bout d’un fil
et la voix d’un ami
à des kilomètres de distance
Mais Lui
je suis l’ami de l’air
et des grands fleuves blancs

l’ami du sang
et de la terre
je les connais et je les touche
je peux les tenir dans mes mains
Il n’y a qu’à partir
un soir un matin
Il n’y a que le premier pas
qui soit un peu pénible
un peu lourd
Il n’y a que le ciel
que le vent
Il n’y a que mon cœur
et tout m’attend
Il va
une fleur à la boutonnière
et fait des signes de la main
Il dit au revoir au revoir
mais il ment
Il ne reviendra jamais

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