Aimé Césaire

Aimé Césaire

1913–2008 · a vécu 94 ans FR FR

n. 1913-06-26, Basse-Pointe · m. 2008-04-17, Forte de França

calendrier lagunaire

j’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite un basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toute les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
— c’est bien pire qu’un enfer –
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre poussières
de monde égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages –
j’habite l’auréole des cactacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots
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Poèmes

4

calendrier lagunaire

j’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite un basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toute les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
— c’est bien pire qu’un enfer –
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre poussières
de monde égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages –
j’habite l’auréole des cactacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

Depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer

Eveilleur, arracheur,
Souffle souffert, souffle accoureur

Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui
a beaucoup marché.
Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui a beaucoup porté.

Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
J'ai porté le corps du commandant.
J'ai porté le chemin de fer du commandant.
J'ai porté la locomotive du commandant, le coton du commandant.
J'ai porté sur ma tête laineuse qui se passe si bien de coussinet
Dieu, la machine, la route - le
Dieu du commandant.
Maître des trois chemins j'ai porté sous le soleil, j'ai porté dans le brouillard j'ai porté sur les tessons de braise des fourmis manians.
J'ai porté le parasol j'ai porté l'explosif j'ai porté le carcan.

Depuis
Akkad.
Depuis
Elam.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins,
Maître des trois rigoles, plaise que pour une fois - la première depuis
Akkad depuis
Elam depuis
Sumer - le museau plus tanné apparemment que le cal de mes pieds mais en réalité plus doux que le bec minutieux du corbeau et comme drapé, des plis amers que me fait ma
grise peau d'emprunt (livrée que les hommes m'imposent chaque hiver) j'avance à travers les feuilles mortes de mon petit pas sorcier

vers là où menace triomphalement l'inépuisable injonction des hommes jetés aux ricanements noueux de l'ouragan.
Depuis
Elam depuis
Akkad depuis
Sumer.

dorsale bossale

il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
il y a des volcans ivres à la dérive
il y a des volcans qui vivent en meutes et patrouillent
il y a des volcans dont la gueule émerge de temps en temps
véritables chiens de la mer
il y a des volcans qui se voilent la face
toujours dans les nuages
il y a des volcans vautrés comme des rhinocéros fatigués dont on peut palper la poche galactique
il y a des volcans pieux qui élèvent des monuments
à la gloire des peuples disparus
il y a des volcans vigilants
des volcans qui aboient
montant la garde au seuil du Kraal des peuples endormis
il y a des volcans fantasques qui apparaissent
et disparaissent
(ce sont jeux lémuriens)
il ne faut pas oublier ceux qui ne sont pas les moindres
les volcans qu’aucune dorsale n’a jamais repérés
et dont de nuit les rancunes se construisent
il y a des volcans dont l’embouchure est à la mesure exacte de l’antique déchirure

la force de regarder demain

les baisers des météorites
le féroce dépoitraillement des volcans à partir
de jeux d’aigle

la poussée des sous-continents arc-boutés
eux aussi aux passions sous-marines

la montagne qui descend ses cavalcades à grand galop
de roches contagieuses

ma parole capturant des colères
soleils à calculer mon être
natif natal
cyclopes violets des cyclones
n’importe l’insolent tison
silex haut à brûler la nuit
épuisée d’un doute à renaître
la force de regarder demain

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