Blaise Cendrars

Blaise Cendrars

1887–1961 · a vécu 73 ans CH CH

n. 1887-09-01, La Chaux-de-Fonds · m. 1961-01-21, Paris

Aube

A l’aube je suis descendu au fond des machines
J’ai écouté pour une dernière fois la respiration profonde des pistons
Appuyé à la fragile main-courante de nickel j’ai senti pour une dernière fois cette sourde vibration des arbres de couch pénétrer en moi avec le relent des huiles surchauffées et la tiédeur de la vapeur
Nous avons encore bu un verre le chef mécanicien cet homme tranquille et triste qui a un si beau sourire d’enfant et qui ne cause jamais et moi

Comme je sortais de chez lui le soleil sortait tout naturellement de la mer et chauffait déjà dur

Le ciel mauve n’avait pas un nuage

Et comme nous pointions sur Santos notre sillage décrivait un grand arc-de-cercle miroitant sur la mer immobile
Lire le poème complet

Poèmes

14

Aube

A l’aube je suis descendu au fond des machines
J’ai écouté pour une dernière fois la respiration profonde des pistons
Appuyé à la fragile main-courante de nickel j’ai senti pour une dernière fois cette sourde vibration des arbres de couch pénétrer en moi avec le relent des huiles surchauffées et la tiédeur de la vapeur
Nous avons encore bu un verre le chef mécanicien cet homme tranquille et triste qui a un si beau sourire d’enfant et qui ne cause jamais et moi

Comme je sortais de chez lui le soleil sortait tout naturellement de la mer et chauffait déjà dur

Le ciel mauve n’avait pas un nuage

Et comme nous pointions sur Santos notre sillage décrivait un grand arc-de-cercle miroitant sur la mer immobile

Comme on serait content...

Comme on serait content si l’on avait un Dieu!
Les mots aimés qu’on lui dirait! Et les bons yeux
Qu’on lui ferait si tout à coup, demain, ce soir,
Il entrait se placer au coin de notre feu,
Oui le siècle encor vert flambe mal et grésille,
A cause de la neige qui tombe dans l’Âtre.

Si c’était pour demain, vraiment, ou pour ce soir!

La flamme éclairerait sa figure et ses mains,
Et nous attendrions que sa bouche remue.
Hélas! des dieux pareils, il n’en passera plus!
Ils ont peur de montrer leur costume trop simple
Et d’entailler sur quelque tesson leurs pieds nus.
Mais les autres, les dieux abstraits qu’on n’a pas vus,
Ceux que le souffle à peine chaud de la raison
Mit comme une buée aux vitres du destin,
Les dieux abstraits qui s’évaporent en divin,
Les dieux qui n’ont jamais parlé sur la montagne,
Et qui ne sont pas morts aprés avoir pleuré,
Ils peuvent exister, nos cœurs n’en veulent point.

Construction

De la couleur, de la couleur et des couleurs…
Voici Léger qui grandit comme le soleil de l’époque tertiaire
Et qui durcit
Et qui fixe
La nature morte
La croûte terrestre
Le liquide
Le brumeux
Tout ce qui se ternit
La géométric nuageuse
Le fil à plomb qui se résorbe
Ossification.
Locomotion.
Tout grouille
L’esprit s’anime soudain et s’habille à son tour comme les animaux et les plantes
Prodigieusement
Et voici
La peinture devient cette chose énorme qui bouge

ORION

La roue
La vie
La machine
L’âme humaine
Une culasse de 7
Mon portrait

Contrastes

Les fenêtres de ma poésie sont grand’ouvertes sur les boulevards et dans ses vitrines
Brillent
Les pierreries de la lumière
Ecoute les violons des limousines et les xylophones des linotypes
Le pocheur se lave dans l’essuie-main du ciel
Tout est taches de couleur
Et les chapeaux des femmes qui passent sont des comètes dans l’incendie du soir

L’unité
Il n’y a plus d’unité
Toutes les horloges marquent maintenant 24 heures après avoir été retardées de dix minutes
Il n’y a plus de temps.
Il n’y a plus d’argent.
A la Chambre
On gâche les éléments merveilleux de la matière première

Chez le bistro
Les ouvriers en blouse bleue boivent du vin rouge
Tous les samedis poule au gibier
On joue
On parie
De temps en temps un bandit passe en automobile
Ou un enfant joue avec l’Arc de Triomphe…
Je conseille à M. Cochon de loger ses protégés à la Tour Eiffel.

Aujourd’hui
Changement de propriétaire
Le Saint-Esprit se détaille chez les plus petits boutiquiers
Je lis avec ravissement les bandes de calicot
De coquelicot
Il n’y a que les pierres ponces de la Sorbonne qui ne sont jamais fleuries
L’enseigne de la Samaritaine laboure par contre la Seine
Et du côté de Saint-Séverin
J’entends
Les sonnettes acharnées des tramways

Il pleut les globes électriques
Montrouge Gare de l’Est Métro Nord-Sud bateaux-mouches monde
Tout est halo
Profondeur
Rue de Buci on crie L’Intransigeant et Paris-Sports
L’aérodrome du ciel est maintenant, embrasé, un tableau de Cimabue
Quand par devant
Les hommes sont
Longs
Noirs
Tristes
Et fument, cheminées d’usine

Et la vie unanime

Je suis d moi seul
Le rythme et La foule...

Europe

Une assemblée de jours chante l’Europe pacifique.

J’ai vu les pommiers en fleurs dans les vallées ennemies,
Et, par le vent de juin, les pennons, en haut des navires,
Dardés comme les langues d’un printemps qui avait soif.

J’étais avec la foule qui regarda tout un soir
Arriver a la mer le Rhin chargé de nations,
Ses eaux charriant les frontières comme des épaves,

Le pont de bateaux a Cologne, je ai vu s’ouvrir
Pour un vapeur criard qui s’en allait vers Rotterdam.

J’étais déja sur le pont, j’avais le pied sur les planches ;
J’ai bien entendu les ais craquer dans ]’eau clapotante ;
Et j’ai revu, au même instant, un autre geste illustre :
Tower Bridge en deux, dont les moitiés supplient le ciel.
Europe! je n’accepte pas
Que tu meures dans ce délire.
Europe, je crie qui tu es
Dans l’oreille de tes tueurs.

Europe! Ils nous ferment la bouche ;
Mais la voix monte a travers tout
Comme une plainte brise-pierre.

lis auront beau mener leur bruit ;
Je leur rappelle doucement
Mille choses délicieuses.

Lis auront beau pousser leur crime ;
Je reste garant et gardien
De deux ou trois choses divines.

EUROPE.

Journal

Voici plus d’un an que je n’ai plus pensé à Vous
Depuis que j’ai écrit mon avant-dernier poème Pâques
Ma vie a bien changé depuis
Mais je suis toujours le même
J’ai même voulu devenir peintre
Voici les tableaux que j’ai faits et qui ce soir pendent
aux murs
Ils m’ouvrent d’étranges vues sur moi-même qui me
font penser à Vous.

Christ
La vie
Voilà ce que j’ai fouillé

Mes peintures me font mal
Je suis trop passionné
Tout est orangé.

J’ai passé une triste journée à penser à mes amis
Et à lire le journal
Christ

Vie crucifiée dans le journal grand ouvert que je tiens
les bras tendus
Envergures
Fusées
Ébullition
Cris.
On dirait un aéroplane qui tombe.
C’est moi.

Passion
Feu
Roman-feuilleton
Journal
On a beau ne pas vouloir parler de soi-même
Il faut parfois crier

Je suis l’autre
Trop sensible

Le ventre de ma mère

C’est mon premier domicile
Il était tout arrondi
Bien souvent je m’imagine
Ce que je pouvais bien être.

Les pieds sur ton cœur maman
Les genoux tout contre ton foie
Les mains crispées au canal
Qui aboutissait à ton ventre

Le dos tordu en spirale
Les oreilles pleines les yeux vides
Tout recroquevillé tendu
La tête presque hors de ton corps

Mon crâne à ton orifice
Je jouis de ta santé
De la chaleur de ton sang
Des étreintes de papa

Bien souvent un feu hybride
Électrisait mes ténèbres
Un choc au crâne me détendait
Et je ruais sur ton cœur

Le grand muscle de ton vagin
Se resserrait alors durement
‘Je me laissais douloureusement faire
Et tu m’inondais de ton sang

Mon front est encore bosselé
De ces bourrades de mon père
Pourquoi faut-il se laisser faire
Ainsi à moitié étranglé ?

Si j’avais pu ouvrir la bouche
Je t’aurais mordu
Si j’avais pu déjà parler
j’aurais dit :

Merde, je ne veux pas vivre!

Les pâques à new york

a Agnès

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il tragait votre histoire avec des lettres d’or

Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.

A V’abri de l’autel, assis dans sa roble blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.
A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour

Ou si c’était le Vétre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait a grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre a cété, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Eternel.

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.

Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix ;

Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère
Sans larme et sans espoir, v) comme l’a peinte Carrière.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes cétés.

Je descends a grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.
Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.

C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,
Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.

Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,

Ou il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz.
Elle est bossuée d’or dans une chasse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté a ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl Vintaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être a cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pèle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme a des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès ;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout a fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.

Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus la, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent a
Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d’immondes sophas,

Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un neeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça cotte vingt sous.

Il raisonnait comme un philisophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de
Barbarie,

A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Mississippi

A cet endroit le fleuve est presque aussi large qu’un lac

Il roule des eaux jaunâtres et boueuses entre deux berges marécageuses

Plantes aquatiques que continuent les acréages des cotonniers

Çà et la apparaissent les villes et les villages tapis au fond de quelque petite baie avec leurs usines avec leurs hautes cheminées noires avec leurs longues estacades sur pilotis qui s’avancent bien avant dans l’eau

Chaleur accablante

La cloche du bord sonne pour le lunch

Les passagers arborent des complets à carreaux des cravates hurlantes des gilets rutilants comme les cocktails incendiaires et les sauces corrosives

On aperçoit beaucoup de crocodiles
Les jeunes alertes et frétillants
Les gros le dos recouvert d’une mousse verdâtre se laissent aller à la dérive

La végétation luxuriante annonce l’approche de la zone tropicale
Bambous géants palmiers tulipiers lauriers cèdres
Le fleuve lui-même a doublé de largeur
Il est tout parsemé d’îlots flottants d’où l’approche du bateau fait s’élever des nuées d’oiseaux aquatiques
Steam-boats voiliers chalands embarcations de toutes sortes et d’immenses trains de bois
Une vapeur jaune monte des eaux surchauffées du fleuve

C’est par centaines maintenant que les crocos s’ébattent autour de nous
On entend le claquement sec de leurs mâchoires et l’on distingue très bien leur petit œil féroce
Les passagers s’amusent à leur tirer dessus avec des carabines de précision
Quand un tireur émérite réussit ce tour de force de tuer ou de blesser une bête à mort
Ses congénères se précipitent sur elle la déchirent
Férocement
Avec des petits cris assez semblables au vagissement d’un nouveau-né

Livres

4

Commentaires (0)

Partager
Se connecter pour publier un commentaire.

Pas encore de commentaires. Soyez le premier à commenter.