Conon de Béthune

Conon de Béthune

1150–1219 · a vécu 69 ans FR FR

n. 1150, Artois · m. 1219, Trácia

La vieille amoureuse

Jadis dans un autre pays
un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
elle lui refusa son amour,
jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
or votre amour est connu et prouvé,
désormais, je serai toute à votre gré. »

Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
me paraît avoir tellement changé de mal en pis
qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

Quand la dame s’entendit railler de cette manière,
elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer
et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurais daigné vous aimer
vu que vous avez souvent plus grande envie
d’embrasser un bel adolescent.

— Madame, j’ai bien ouï parler
de votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
que cette ville fut jadis de très grande puissance,
et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
que soient accusés de tricherie
ceux qui désormais ne voudront vous aimer.

— Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
de me reprocher mon âge ;
si ma jeunesse est tout à fait passée,
je suis d’autre part riche et de haut parage ;
on m’aimerait avec peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
que le marquis m’envoya son messager
et le Barrois a joûté pour l’amour de moi.

— Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
de regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
vous en saurez un jour la vérité :
car il y en a bien cent qui ont joûté pour l’amour de vous,
qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
ne le voudraient plus aujourd’hui. »
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Poèmes

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La vieille amoureuse

Jadis dans un autre pays
un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
elle lui refusa son amour,
jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
or votre amour est connu et prouvé,
désormais, je serai toute à votre gré. »

Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
me paraît avoir tellement changé de mal en pis
qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

Quand la dame s’entendit railler de cette manière,
elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer
et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurais daigné vous aimer
vu que vous avez souvent plus grande envie
d’embrasser un bel adolescent.

— Madame, j’ai bien ouï parler
de votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
que cette ville fut jadis de très grande puissance,
et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
que soient accusés de tricherie
ceux qui désormais ne voudront vous aimer.

— Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
de me reprocher mon âge ;
si ma jeunesse est tout à fait passée,
je suis d’autre part riche et de haut parage ;
on m’aimerait avec peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
que le marquis m’envoya son messager
et le Barrois a joûté pour l’amour de moi.

— Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
de regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
vous en saurez un jour la vérité :
car il y en a bien cent qui ont joûté pour l’amour de vous,
qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
ne le voudraient plus aujourd’hui. »

Le pèlerin d’outre-mer

Hélas ! Amour, quelle dure séparation
il me faudra souffrir de la meilleure
qui fut jamais aimée ni servie !
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
aussi vraiment que je m’en éloigne avec douleur !
Las ! qu’ai-je dit ? Je ne m’en éloigne pas :
si mon corps va servir Notre Seigneur,
mon cœur tout entier reste en son pouvoir.

Pour lui je m’en vais soupirant en Syrie,
car je ne dois pas faillir à mon Créateur :
qui lui fera défaut dans ce besoin d’aide,
sachez qu’il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
qu’on doit là-bas faire acte de chevalerie,
où l’on conquiert paradis et honneur
et prix et gloire et l’amour de sa mie.

Dieu ! si longtemps nous avons été preux dans l’oisiveté !
Maintenant on verra qui était vraiment preux ;
nous irons venger la honte douloureuse
dont chacun doit être irrité et honteux,
car en notre temps est perdu le saint lieu
où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse ;
si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
à tout jamais sera notre vie honteuse.

Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
qu’il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
car cette mort est douce et savoureuse,
dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n’en mourra pas un seul,
mais tous naîtront à une vie glorieuse :
qui reviendra sera bien heureux,
à jamais en sera l’honneur à son épouse.

Tout le clergé et tous les hommes d’âge
qui demeureront pour faire l’aumône et le bien
prendront tous part à ce pèlerinage,
ainsi que les dames qui vivront chastement,
en étant loyales envers ceux qui y vont,
et si par mauvais conseil elles font folie
ce sera avec lâches et mauvaises gens,
car tous les bons iront dans ce voyage.

Dieu est assis en son saint héritage ;
or on verra comment ceux-là le secourront
qu’il jeta hors de la sombre prison
quand il mourut sur la croix qu’ont les Turcs.
Sachez que ceux-là seront honnis qui n’iront
s’ils n’ont pauvreté, vieillesse ou maladie ;
et ceux qui sont sains, jeunes et riches
ne peuvent pas demeurer sans honte.

Las ! je m’en vais, pleurant des yeux,
là où Dieu veut amender mon cœur,
et sachez bien qu’à la meilleure femme du monde
je penserai plus que je ne fais au voyage.

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