François Maynard

François Maynard

1582–1646 · a vécu 64 ans FR FR

n. 1582-11-21, Toulouse · m. 1646-12-23, Aurillac

La belle vieille

Cloris, que dans mon cœur j’ai si longtemps servie
Et que ma passion montre à tout l’Univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers !

N’oppose plus ton deuil au bonheur où j’aspire.
Ton Visage est-il fait pour demeurer voilé ?
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j’admire
Les divines clartés des Yeux qui m’ont brûlé…

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis ta Conquête :
Huit Lustres ont suivi le jour que tu me pris ;
Et j’ai fidèlement aimé ta belle Tête
Sous des cheveux châtains, et sous des cheveux gris.

C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née ;
C’est de leurs premiers traits que je fus abattu :
Mais, tant que tu brûlas du flambeau d’Hyménée,
Mon Amour se cacha pour plaire à ta Vertu.

Je sais de quel respect il faut que je t’honore,
Et mes ressentiments ne l’ont pas violé.
Si quelquefois j’ai dit le soin qui me dévore,
C’est à des Confidents qui n’ont jamais parlé.

Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure,
Je me plains aux Rochers et demande conseil
À ces vieilles Forêts dont l’épaisse verdure
Fait de si belles nuits en dépit du Soleil.

L’Ame pleine d’Amour et de Mélancolie,
Et couché sur des Fleurs, et sous des Orangers,
J’ai montré ma blessure aux deux Mers d’Italie,
Et fait dire ton nom aux Échos étrangers.

Ce Fleuve impérieux à qui tout fit hommage,
Et dont Neptune même endura le mépris,
À su qu’en mon esprit j’adorais ton Image,
Au lieu de chercher Rome en ces vastes débris…

Pour moi, je cède aux ans ; et ma tête chenue
M’apprend qu’il faut quitter les hommes et le jour.
Mon sang se refroidit. Ma force diminue
Et je serais sans feu si j’étais sans Amour…
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Poèmes

2

La belle vieille

Cloris, que dans mon cœur j’ai si longtemps servie
Et que ma passion montre à tout l’Univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers !

N’oppose plus ton deuil au bonheur où j’aspire.
Ton Visage est-il fait pour demeurer voilé ?
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j’admire
Les divines clartés des Yeux qui m’ont brûlé…

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis ta Conquête :
Huit Lustres ont suivi le jour que tu me pris ;
Et j’ai fidèlement aimé ta belle Tête
Sous des cheveux châtains, et sous des cheveux gris.

C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née ;
C’est de leurs premiers traits que je fus abattu :
Mais, tant que tu brûlas du flambeau d’Hyménée,
Mon Amour se cacha pour plaire à ta Vertu.

Je sais de quel respect il faut que je t’honore,
Et mes ressentiments ne l’ont pas violé.
Si quelquefois j’ai dit le soin qui me dévore,
C’est à des Confidents qui n’ont jamais parlé.

Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure,
Je me plains aux Rochers et demande conseil
À ces vieilles Forêts dont l’épaisse verdure
Fait de si belles nuits en dépit du Soleil.

L’Ame pleine d’Amour et de Mélancolie,
Et couché sur des Fleurs, et sous des Orangers,
J’ai montré ma blessure aux deux Mers d’Italie,
Et fait dire ton nom aux Échos étrangers.

Ce Fleuve impérieux à qui tout fit hommage,
Et dont Neptune même endura le mépris,
À su qu’en mon esprit j’adorais ton Image,
Au lieu de chercher Rome en ces vastes débris…

Pour moi, je cède aux ans ; et ma tête chenue
M’apprend qu’il faut quitter les hommes et le jour.
Mon sang se refroidit. Ma force diminue
Et je serais sans feu si j’étais sans Amour…

Sonnet

Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! n’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ?

Tes désordres sont grands ; tes vertus sont petites ;
Parmi tes maux on trouve peu de bien ;
Mais si le bon Jésus te donne ses mérites,
Espère tout et n’appréhende rien.

Mon âme, repens-toi d’avoir aimé le monde,
Et de mes yeux fais la source d’une onde
Qui touche de pitié le monarque des rois.

Que tu serais courageuse et ravie
Si j’avais soupiré, durant toute ma vie,
Dans le désert, sous l’ombre de la Croix !

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