Guy Tirolien

Guy Tirolien

1917–1988 · a vécu 71 ans FR FR

n. 1917-02-13, Pointe-à-Pitre · m. 1988-03-08, Marie Galante

Amérique

je suis le fer fiché dans les chairs de ta plaie
l’arête coincée dans le goulot
de ton gosier
l’éclat d’anthracite dans la roche de tes os
et nul baptême
nulle ablution ne te lavera de moi
Amérique

les neiges fleurissant tes plaines de coton
c’est ma sueur féconde
c’est mon sang
ta richesse

les sèves de douceur
dans tes roseaux aux longs cheveux d’argent
ce sont mes larmes non taries
dans la bruyance de tes machines
de tes mines
de tes usines
dans la violence des voix de cuivre
des voix de nez
des voix enrouées de ta musique
entends l’accent de ma colère
de ma douleur
et de mes hontes

Amérique

les nuées de charbon sur tes banlieues en deuil
non ce n’est pas la suie de ma peau
souillant la lumière des hommes
c’est la cendre de mes os calcinés
dans l’incendie des lynchages

l’acier de tes buildings coule
dans mes muscles de bronze
car je porte sur mes épaules
tout le poids du Nouveau-Monde

je suis l’ombre de ton corps
la nourrice aux mamelles de nuit
dont le lait enrichit la vigueur de ton sang
la pâleur de ton teint
– tu ne peux te défaire de moi

j’ai la fureur des amants éconduits
j’implanterai mes dents
dans ta chair lumineuse
ô terre de viol
terre d’injustice
et d’avenir
je briserai ton échine –
si fragile entre Colon et Panama
je nouerai autour de ta taille arquée
une étroite ceinture d’incandescence
de convoitises

ma voix
– celle de Césaire et de McKay
de Robeson et de Guillén
sera plus forte que ton orgueil
plus haute que tes gratte-ciel
car elle jaillit des sombres entrailles de la souffrance
Amérique
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Poèmes

2

Amérique

je suis le fer fiché dans les chairs de ta plaie
l’arête coincée dans le goulot
de ton gosier
l’éclat d’anthracite dans la roche de tes os
et nul baptême
nulle ablution ne te lavera de moi
Amérique

les neiges fleurissant tes plaines de coton
c’est ma sueur féconde
c’est mon sang
ta richesse

les sèves de douceur
dans tes roseaux aux longs cheveux d’argent
ce sont mes larmes non taries
dans la bruyance de tes machines
de tes mines
de tes usines
dans la violence des voix de cuivre
des voix de nez
des voix enrouées de ta musique
entends l’accent de ma colère
de ma douleur
et de mes hontes

Amérique

les nuées de charbon sur tes banlieues en deuil
non ce n’est pas la suie de ma peau
souillant la lumière des hommes
c’est la cendre de mes os calcinés
dans l’incendie des lynchages

l’acier de tes buildings coule
dans mes muscles de bronze
car je porte sur mes épaules
tout le poids du Nouveau-Monde

je suis l’ombre de ton corps
la nourrice aux mamelles de nuit
dont le lait enrichit la vigueur de ton sang
la pâleur de ton teint
– tu ne peux te défaire de moi

j’ai la fureur des amants éconduits
j’implanterai mes dents
dans ta chair lumineuse
ô terre de viol
terre d’injustice
et d’avenir
je briserai ton échine –
si fragile entre Colon et Panama
je nouerai autour de ta taille arquée
une étroite ceinture d’incandescence
de convoitises

ma voix
– celle de Césaire et de McKay
de Robeson et de Guillén
sera plus forte que ton orgueil
plus haute que tes gratte-ciel
car elle jaillit des sombres entrailles de la souffrance
Amérique

Ghetto

Pourquoi m’enfermerais-je
dans cette image de moi
qu’ils voudraient pétrifier ?
pitié je dis pitié !
j’étouffe dans le ghetto de l’exotisme
non je ne suis pas cette idole
d’ébène
humant l’encens profane
qu’on brûle
dans les musées de l’exotisme
je ne suis pas ce cannibale
de foire
roulant des prunelles d’ivoire
pour le frisson des gosses
si je pousse le cri
qui me brûle la gorge
c’est que mon ventre bout
de la faim de mes frères
et si parfois je hurle ma souffrance
c’est que j’ai l’orteil pris
sous la botte des autres
le rossignol chante sur plusieurs notes
finies mes complaintes monocordes !
je ne suis pas l’acteur
tout barbouillé de suie
qui sanglote sa peine
bras levés vers le ciel
sous l’œil des caméras
je ne suis pas non plus
statue figée du révolté
ou de la damnation
je suis bête vivante
bête de proie
toujours prête à bondir
à bondir sur la vie
qui se moque des morts
à bondir sur la joie
qui n’a pas de passeport
à bondir sur l’amour
qui passe devant ma porte
je dirai Beethoven
sourd
au milieu des tumultes
car c’est pour moi
pour moi qui peux mieux le comprendre
qu’il déchaîne ses orages
je chanterai Rimbaud
qui voulut se faire nègre pour mieux parler aux hommes
le langage des genèses
et je louerai Matisse
et Braque et Picasso
d’avoir su retrouver sous la rigidité
des formes élémentales
le vieux secret des rythmes
qui font chanter la vie
oui j’exalterai l’homme
tous les hommes
j’irai à eux
le cœur plein de chansons
les mains lourdes
d’amitié
car ils sont faits à mon image

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