Jacques Brel

Jacques Brel

1929–1978 · a vécu 49 ans BE BE

n. 1929-04-08, Schaerbeek · m. 1978-10-09, Avicenne Hospital

Ces gens-là

D’abord
D’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur, tellement qu’i boit
Ou tellement qu’il a bu
Qui fait rien d’ses dix doigts
Mais lui qui n’en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s’prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu’on retrouve matin
Dans l’église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l’œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas
On prie

Et puis, y a l’autre
Des carottes dans les ch’veux
Qui a jamais vu un peigne
Qui est méchant comme une teigne
Même qu’il donnerait sa ch’mise
À des pauv’gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin, d’une autre ville
Et que c’est pas fini
Qui fait ses p’tites affaires
Avec son p’tit chapeau
Avec son p’tit manteau
Avec sa p’tite auto
Qui aimerait bien avoir l’air
Mais qu’a pas l’air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n’a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne vit pas, Monsieur
On ne vit pas on triche

Et puis, y a les autres
La mère qui n’dit rien
Ou bien n’importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d’apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d’une glissade
Et qui r’garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands slurp
Et ça fait des grands slurp
Et puis, y a la toute vieille
Qui en finit pas d’vibrer
Et qu’on attend qu’elle crève
Vu qu’c’est elle qui a l’oseille
Et qu’on n’écoute même pas
C’que ses pauv’mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas, Monsieur
On ne cause pas, on compte

Et puis, et puis
Et puis, y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida
Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas d’fenêtres
Avec presque pas d’murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il f’ra bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Pa’c’que les autres veulent pas
Pa’c’que les autres veulent pas
Les autres, ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué d’chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin, ils veulent pas
Enfin, ils veulent pas
Parfois, quand on se voit
Semblant qu’c’est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu’elle partira
Elle dit qu’elle me suivra
Alors, pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi, je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que, chez ces gens-là
Monsieur, on s’en va pas
On s’en va pas, Monsieur
On s’en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Y faut qu’je rentre
Chez moi
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Poèmes

3

Ces gens-là

D’abord
D’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur, tellement qu’i boit
Ou tellement qu’il a bu
Qui fait rien d’ses dix doigts
Mais lui qui n’en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s’prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu’on retrouve matin
Dans l’église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l’œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas
On prie

Et puis, y a l’autre
Des carottes dans les ch’veux
Qui a jamais vu un peigne
Qui est méchant comme une teigne
Même qu’il donnerait sa ch’mise
À des pauv’gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin, d’une autre ville
Et que c’est pas fini
Qui fait ses p’tites affaires
Avec son p’tit chapeau
Avec son p’tit manteau
Avec sa p’tite auto
Qui aimerait bien avoir l’air
Mais qu’a pas l’air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n’a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne vit pas, Monsieur
On ne vit pas on triche

Et puis, y a les autres
La mère qui n’dit rien
Ou bien n’importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d’apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d’une glissade
Et qui r’garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands slurp
Et ça fait des grands slurp
Et puis, y a la toute vieille
Qui en finit pas d’vibrer
Et qu’on attend qu’elle crève
Vu qu’c’est elle qui a l’oseille
Et qu’on n’écoute même pas
C’que ses pauv’mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas, Monsieur
On ne cause pas, on compte

Et puis, et puis
Et puis, y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida
Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas d’fenêtres
Avec presque pas d’murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il f’ra bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Pa’c’que les autres veulent pas
Pa’c’que les autres veulent pas
Les autres, ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué d’chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin, ils veulent pas
Enfin, ils veulent pas
Parfois, quand on se voit
Semblant qu’c’est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu’elle partira
Elle dit qu’elle me suivra
Alors, pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi, je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que, chez ces gens-là
Monsieur, on s’en va pas
On s’en va pas, Monsieur
On s’en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Y faut qu’je rentre
Chez moi

Le plat pays

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est, écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord, écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire, quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud, écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien

Orly

Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
La pluie les a soudés
Semble-t-il l’un à l’autre
Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
Et je les sais qui parlent
Il doit lui dire « je t’aime »
Elle doit lui dire « je t’aime »
Je crois qu’ils sont en train
De ne rien se promettre
Ces deux-là sont trop maigres
Pour être malhonnêtes

Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu’eux deux
Et brusquement ils pleurent
Ils pleurent à gros bouillons
Tout entourés qu’ils sont
D’adipeux en sueur
Et de bouffeurs d’espoir
Qui les montrent du nez
Mais ces deux déchirés
Superbes de chagrin
Abandonnent aux chiens
L’exploit de les juger

La vie ne fait pas de cadeaux
Et, nom de Dieu, c’est triste
Orly, le dimanche
Avec ou sans Bécaud

Et maintenant ils pleurent
Je veux dire tous les deux
Tout à l’heure, c’était lui
Lorsque je disais « il »
Tout encastrés qu’ils sont
Ils n’entendent plus rien
Que les sanglots de l’autre

Et puis
Et puis infiniment
Comme deux corps qui prient
Infiniment lentement
Ces deux corps se séparent
Et en se séparant
Ces deux corps se déchirent
Et je vous jure qu’ils crient
Et puis ils se reprennent
Redeviennent un seul
Redeviennent le feu
Et puis se redéchirent
Se tiennent par les yeux
Et puis en reculant
Comme la mer se retire
Il consomme l’adieu
Il bave quelques mots
Agite une vague main
Et brusquement il fuit
Fuit sans se retourner
Et puis il disparaît
Bouffé par l’escalier

La vie ne fait pas de cadeaux
Et, nom de Dieu, c’est triste
Orly, le dimanche
Avec ou sans Bécaud

Et puis il disparaît
Bouffé par l’escalier
Et elle, elle reste là
Cœur en croix, bouche ouverte
Sans un cri, sans un mot
Elle connaît sa mort
Elle vient de la croiser
Voilà qu’elle se retourne
Et se retourne encore
Ses bras vont jusqu’à terre
Ça y est, elle a mille ans
La porte est refermée
La voilà sans lumière
Elle tourne sur elle-même
Et déjà elle sait
Qu’elle tournera toujours
Elle a perdu des hommes
Mais là, elle perd l’amour
L’amour le lui a dit
Revoilà l’inutile
Elle vivra de projets
Qui ne feront qu’attendre
La revoilà fragile
Avant que d’être à vendre
Je suis là, je la suis
Je n’ose rien pour elle
Que la foule grignote
Comme un quelconque fruit

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