Jean-Pierre Claris de Florian

Jean-Pierre Claris de Florian

1755–1794 · a vécu 39 ans FR FR

n. 1755-03-06, Sauve · m. 1794-09-13, Sceaux

Plaisir d’amour

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
J’ai tout quitté pour l’ingrate Silvie :
Elle me quitte, et prend un autre amant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.

« Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t’aimerai », me répétait Silvie :
L’eau coule encore ; elle a changé pourtant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
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Poèmes

5

Plaisir d’amour

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
J’ai tout quitté pour l’ingrate Silvie :
Elle me quitte, et prend un autre amant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.

« Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t’aimerai », me répétait Silvie :
L’eau coule encore ; elle a changé pourtant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.

L’aveugle et le paralytique

Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.

Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
A quoi ? répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J’ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

La carpe et les carpillons

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
Suivez le fond de la rivière ;
Craignez la ligne meurtrière,
Ou l’épervier plus dangereux encor.
C’est ainsi que parlait une carpe de Seine
A de jeunes poissons qui l’écoutaient à peine.
C’était au mois d’avril : les neiges, les glaçons,
Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes.
Le fleuve, enflé par eux, s’élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
Ah ! ah ! criaient les carpillons,
Qu’en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons ?
Nous voilà citoyens de la mer orageuse ;
Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l’onde,
Nous sommes les maîtres du monde,
C’est le déluge universel.
Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ;
Pour que l’eau se retire il ne faut qu’un instant :
Ne vous éloignez point, et, de peur d’accident
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
Bah ! disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis
Sortent tous du lit de la Seine,
Et s’en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu’arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent ;
Bientôt ils furent pris,
Et frits.
Pourquoi quittaient-ils la rivière ?
Pourquoi ? je le sais trop, hélas !
C’est qu’on se croit toujours plus sage que sa mère,
C’est qu’on veut sortir de sa sphère,
C’est que… c’est que… Je ne finirais pas.

Le grillon

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure,
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.

Le lapin et la sarcelle

Unis dès leurs jeunes ans
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance.
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus ; inquiet, il l’appelle ;
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
« Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi :
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage :
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît… ô tendresse ! ô bonheur !…
La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,
De ses quatre pieds il s’emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière,
Comme un mineur qui prend une place de guerre,
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ? Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir !
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre ;
Ils n’étaient pas au bout. Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin :
Mes fusils, mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets
Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi… La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseau, les presse, les unit
Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière ;
Tandis que devant lui la sarcelle, nageant,
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.

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