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Le Premier Livre des Amours
Pierre de Ronsard
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Le Premier Livre des Amours

Cent et cent fois penser un penser mesme

Cent et cent fois penser un penser mesme,
A deux beaux yeux montrer à nud son cœur,
Boire tousjours d’une amère liqueur,
Manger tousjours d’une amertume extrême ;

Avoir et l’âme et le visage blême,
Plus soupirer moins fléchir la rigueur,
Mourir d’ennuy, receler sa langueur,
Du vueil d’autruy des loix faire à soymême ;

Un court despit, une aimantine foy,
Aimer trop mieux son ennemy que soy,
Se peindre au front mille vaines figures,

Vouloir crier et n’oser respirer,
Esperer tout et se désespérer,
Sont de ma mort les plus certains augures.

J’espere et crain, je me tais et supplie

J’espere et crain, je me tais et supplie,
Or’ je suis glace et ores un feu chaud,
J’admire tout et de rien ne me chaut,
Je me delace et mon col je relie.

Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie ;
Je suis vaillant et le cœur me defaut,
J’ay l’espoir bas, j’ay le courage haut,
Je doute Amour et si je le desfie.

Plus je me pique, et plus je suis retif,
J’aime estre libre, et veux estre captif,
Tout je desire, et si n’ay qu’une envie.

Un Promethée en passions je suis :
Jose, je veux, je m’efforce, et ne puis,
Tant d’un fil noir la Parque ourdit ma vie.

Marie, baisez-moy ; non, ne me baisez pas

Marie, baisez-moy ; non, ne me baisez pas,
Mais tirez moy le cœur de vostre douce haleine ;
Non, ne le tirez pas, mais hors de chaque veine
Succez-moy toute l’âme esparse entre vos bras;

Non, ne la succez pas ; car apres le trespas
Que serois-je sinon une semblance vaine,
Sans corps, désur la rive, où l’amour ne demeine
(Pardonne moy, Pluton) qu’en feintes ses esbas ?

Pendant que nous vivons, entraimons nous, Marie,
Amour ne règne point sur la troupe blesmie
Des morts, qui sont sillez d’un long somme de fer.

C’est abus que Pluton ait aimé Proserpine ;
Si doux soing n’entre point en si dure poitrine :
Amour règne en la terre et non point en enfer.
❦ Le Premier Livre des Amours · Pierre de Ronsard
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