Hymne de bacchus
. . . . . .
O Dieu ! je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta feste ensanglante ;
Sans ce pere cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé.
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage,
Un grand bouc, qui broutoit la lambrunche sauvage,
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté,
Tu le vis chancelier tout yvre d’un costé.
A l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante, et bêchant sa racine,
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins,
En l’an suivant apres, adoucir en bons vins.
Apres, ayant pitié de nostre race humaine,
Qui pour lors estanchoit sa soif en la fontaine,
Tu voulus tournoyer toute la terre, à fin
D'enseigner aux humains l’usage de ton vin.
Tu montas sur un char que deux Lynces farouches
Trainoyent d’un col felon, maschantes en leur bouches
Un frein d’Or écumeux ; leur regard estoit feu,
Pareil aux yeux de ceux, qui de nuict ont trop beu.
Un manteau Tyrien s’escouloit sur tes hanches,
Un chapelet de lis meslez de roses franches,
Et de fueille de vigne et de lierre espars,
Voltigeant, ombrageoit ton chef de toutes pars.
Devant ton char pompeux marchoyent l’Ire et la Crainte,
Les peu-sobres Propos, et la Colere, teinte
D'un vermillon flambant, le Vice et la Vertu,
Le Somme, et le Discord, d’un corselet vestu.
Son asne talonnoit le bon vieillard Silene,
Portant le van mystiq sus une lance pleine
De pampre, et publioit, d’une tremblante voix,
De son jeune enfançon les festes et les loix.
A son cri sauteloyent le troupeau des Menades,
Des Pans et des Sylvains, des Lenes et Thyades,
Et, menans un grand bruit de cors et de tabours,
Faisoyent trembler d’effroy les villes et les bours,
Par où le char pas soit. Leurs tresses secouées,
A l'abandon du vent, erroyent entre-nouées
De longs serpens privez, et leur main brandissoit
Un dard, qu’un cep de vigne à l’entour tapissoit.
Que tu prenois, Bacchus, en ton cœur de liesse
De voir sauter de nuit une hurlante presse,
Qui, couverte de peaux, sous les antres balloyent,
Quand, les trois ans passez, tes festes appelloyent !
Et quel plaisir de voir les vierges Lydiennes,
Ou celles de Phrygie, ou les Meoniennes,
Dans les prez Asians, carollant à l’entour
Du bord Meandrien, contre-imiter son tour !
Elles, en ton honneur, d’une boucle azurée,
Graffoyent sur les genoux leur cotte figurée,
Et trepignans en rond, ainsi que petits fans,
En ballant, sauteloyent ; de tous costez les vents,
Amoureux de leur sein, par soüeves remises,
S’entonnoyent doucement es plis de leurs chemises,
Tout le Ciel respondant, sous le bruit enroué
Des balleurs, qui chantoyent : Evan ! Iach ! Evoé !
. . . . . .
Pere, où me traines-tu ? que veux-tu plus de moy ?
Et quoy ! n’ay-je pas, Pere, assez chanté de toy ?
Evoé ! je forcene, ah ! je sens ma poitrine
Chaude des gros bouillons de ta fureur divine.
Ah ! Bassar, je te voy, et tes yeux rougissans,
Et flottant sur ton col tes cheveux blondissans.
J’ay perdu, Cuisse-né, mon vagabond courage,
Qui suit ton saint Orgie, emporté de ta rage ;
Je sens mon cœur trembler, tant il est agité
Des poignans aiguillons de ta divinité ;
Donne moy d’une part ces cors et ces clochettes,
Ces tabours d’autre part, de l’autre ces sonnettes.
Qu’un beguin serpentin me serre les cheveux,
Herissez de lierre et de vigne aux longs nœux,
Et que l’esprit d’Æole en soufflant les tourmante
Comme la fueille esparse es chesnes d’Erymanthe.
Il me semble en esprit que, de pieds mal-certains,
Sans mesure et sans art, matassinant des mains,
Dansent autour de moy les folles Edonides,
Par les deserts neigeux des rivages Hebrides,
Hurlant en voix aiguë, et par force joignant
Leurs chefs escervelez sous le thyrse poignant.
Et moy, vague d’esprit, soufflant à grosse haleine,
Conduit de trop de vin, je cours parmi la plaine
A jambe chancelante, allant, Chantre, devant
Ton Orgie sacré, qui mes pas va suivant,
Orgie, ton mystere aux peuples admirable,
Caché secret, au fond d’un panier venerable,
Que porte une Menade, et sur lequel en vain,
Un homme lay mettroit, pour le prendre, la main,
Avant qu’il fust lavé par sept ou neuf soirées
Es sources de Parnasse, aux neuf Muses sacrées.
Jà la terre fremist sous les pieds furieux,
Jà la nue poudreuse oste le jour aux yeux,
Tant les champs sont foulez des troupeaux des Evantes,
Qui vont jusques au Ciel les poudres devantes.
A leur fol arriver, les oiseaux parmi l’air,
D’un tel bruit estonnez, cessent de plus voler,
Se cachant par les bois, et les feres troublées
De peur se vont tapir au profond des vallées,
Et les fleuves peureux, du bruit esmerveillez,
Appellent sous les eaux leurs peuples escaillez.
La Jeunesse et l’Amour et les Graces te suivent,
Sans ta douce fureur les voluptez ne vivent.
Le jeu, la bonne chere et la danse te suit ;
Quelque part où tu sois, le desplaisir s’enfuit,
Le chagrin et l’ennuy, plus soudain que la nue
Ne fuit du vent Boré la contraire venue.
Que diray plus de toy ? d’un nœud impatient,
Tu vas hommes et Dieux sous ton thyrse liant.
Alme pere Denys, tu es beaucoup à craindre,
Qui contrains un chacun, et nul te peut contraindre.
. . . . . .
Toy, grand toy, sainct toy, Dieu, tu fléchis les rivieres,
Tu appaises les mers, quand plus elles sont fieres.
Tu fis rouler le vin de maint rocher crevé,
Et par toy le doux miel es chesnes fut trouvé.
La Musique te doit ; les peuples et les villes
Te doivent leurs rampars et leurs reigles civiles ;
La liberté te doit, qui aime mieux s’offrir
A la mort que se voir sous un Tyran souffrir ;
La vérité te doit, et te doivent encore
Toutes religions, dont les Dieux on adore.
Tu rens l’homme vaillant, tu adjoins au conseil
De celuy qui te croit, un pouvoir nompareil.
Par toy les Devineurs, troublez en leurs poitrines,
Fremissent sous le joug de tes fureurs divines.
Tu fais germer la terre, et de vives couleurs
Tu bigarres les prez orgueillis de leurs fleurs.
Tu desdaignes l’Enfer, tu restaures le monde
De ta longue jeunesse et de ta tresse blonde :
Tousjours un sans estre un, qui te fais et desfais,
Qui meurs de jour en jour, et si ne meurs jamais.
Par toy, Pere, chargez de ta douce Ambrosie,
Nous elevons au Ciel l’humaine fantaisie,
Portez dedans ton char, et d’hommes vicieux,
Purgez de ta liqueur osons monter aux Cieux,
Et du grand Jupiter nous assoir à la table.
Je te salue, ô Roy, le Lychnite admirable
Des hommes et des Dieux, je te salue encor
En faveur de Brinon, qui, d’une tasse d’or
Pleine de malvoisie, en sa maison t’appelle
Avec ton vieil Silene et ta mere Semele.
O Dieu ! je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta feste ensanglante ;
Sans ce pere cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé.
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage,
Un grand bouc, qui broutoit la lambrunche sauvage,
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté,
Tu le vis chancelier tout yvre d’un costé.
A l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante, et bêchant sa racine,
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins,
En l’an suivant apres, adoucir en bons vins.
Apres, ayant pitié de nostre race humaine,
Qui pour lors estanchoit sa soif en la fontaine,
Tu voulus tournoyer toute la terre, à fin
D'enseigner aux humains l’usage de ton vin.
Tu montas sur un char que deux Lynces farouches
Trainoyent d’un col felon, maschantes en leur bouches
Un frein d’Or écumeux ; leur regard estoit feu,
Pareil aux yeux de ceux, qui de nuict ont trop beu.
Un manteau Tyrien s’escouloit sur tes hanches,
Un chapelet de lis meslez de roses franches,
Et de fueille de vigne et de lierre espars,
Voltigeant, ombrageoit ton chef de toutes pars.
Devant ton char pompeux marchoyent l’Ire et la Crainte,
Les peu-sobres Propos, et la Colere, teinte
D'un vermillon flambant, le Vice et la Vertu,
Le Somme, et le Discord, d’un corselet vestu.
Son asne talonnoit le bon vieillard Silene,
Portant le van mystiq sus une lance pleine
De pampre, et publioit, d’une tremblante voix,
De son jeune enfançon les festes et les loix.
A son cri sauteloyent le troupeau des Menades,
Des Pans et des Sylvains, des Lenes et Thyades,
Et, menans un grand bruit de cors et de tabours,
Faisoyent trembler d’effroy les villes et les bours,
Par où le char pas soit. Leurs tresses secouées,
A l'abandon du vent, erroyent entre-nouées
De longs serpens privez, et leur main brandissoit
Un dard, qu’un cep de vigne à l’entour tapissoit.
Que tu prenois, Bacchus, en ton cœur de liesse
De voir sauter de nuit une hurlante presse,
Qui, couverte de peaux, sous les antres balloyent,
Quand, les trois ans passez, tes festes appelloyent !
Et quel plaisir de voir les vierges Lydiennes,
Ou celles de Phrygie, ou les Meoniennes,
Dans les prez Asians, carollant à l’entour
Du bord Meandrien, contre-imiter son tour !
Elles, en ton honneur, d’une boucle azurée,
Graffoyent sur les genoux leur cotte figurée,
Et trepignans en rond, ainsi que petits fans,
En ballant, sauteloyent ; de tous costez les vents,
Amoureux de leur sein, par soüeves remises,
S’entonnoyent doucement es plis de leurs chemises,
Tout le Ciel respondant, sous le bruit enroué
Des balleurs, qui chantoyent : Evan ! Iach ! Evoé !
. . . . . .
Pere, où me traines-tu ? que veux-tu plus de moy ?
Et quoy ! n’ay-je pas, Pere, assez chanté de toy ?
Evoé ! je forcene, ah ! je sens ma poitrine
Chaude des gros bouillons de ta fureur divine.
Ah ! Bassar, je te voy, et tes yeux rougissans,
Et flottant sur ton col tes cheveux blondissans.
J’ay perdu, Cuisse-né, mon vagabond courage,
Qui suit ton saint Orgie, emporté de ta rage ;
Je sens mon cœur trembler, tant il est agité
Des poignans aiguillons de ta divinité ;
Donne moy d’une part ces cors et ces clochettes,
Ces tabours d’autre part, de l’autre ces sonnettes.
Qu’un beguin serpentin me serre les cheveux,
Herissez de lierre et de vigne aux longs nœux,
Et que l’esprit d’Æole en soufflant les tourmante
Comme la fueille esparse es chesnes d’Erymanthe.
Il me semble en esprit que, de pieds mal-certains,
Sans mesure et sans art, matassinant des mains,
Dansent autour de moy les folles Edonides,
Par les deserts neigeux des rivages Hebrides,
Hurlant en voix aiguë, et par force joignant
Leurs chefs escervelez sous le thyrse poignant.
Et moy, vague d’esprit, soufflant à grosse haleine,
Conduit de trop de vin, je cours parmi la plaine
A jambe chancelante, allant, Chantre, devant
Ton Orgie sacré, qui mes pas va suivant,
Orgie, ton mystere aux peuples admirable,
Caché secret, au fond d’un panier venerable,
Que porte une Menade, et sur lequel en vain,
Un homme lay mettroit, pour le prendre, la main,
Avant qu’il fust lavé par sept ou neuf soirées
Es sources de Parnasse, aux neuf Muses sacrées.
Jà la terre fremist sous les pieds furieux,
Jà la nue poudreuse oste le jour aux yeux,
Tant les champs sont foulez des troupeaux des Evantes,
Qui vont jusques au Ciel les poudres devantes.
A leur fol arriver, les oiseaux parmi l’air,
D’un tel bruit estonnez, cessent de plus voler,
Se cachant par les bois, et les feres troublées
De peur se vont tapir au profond des vallées,
Et les fleuves peureux, du bruit esmerveillez,
Appellent sous les eaux leurs peuples escaillez.
La Jeunesse et l’Amour et les Graces te suivent,
Sans ta douce fureur les voluptez ne vivent.
Le jeu, la bonne chere et la danse te suit ;
Quelque part où tu sois, le desplaisir s’enfuit,
Le chagrin et l’ennuy, plus soudain que la nue
Ne fuit du vent Boré la contraire venue.
Que diray plus de toy ? d’un nœud impatient,
Tu vas hommes et Dieux sous ton thyrse liant.
Alme pere Denys, tu es beaucoup à craindre,
Qui contrains un chacun, et nul te peut contraindre.
. . . . . .
Toy, grand toy, sainct toy, Dieu, tu fléchis les rivieres,
Tu appaises les mers, quand plus elles sont fieres.
Tu fis rouler le vin de maint rocher crevé,
Et par toy le doux miel es chesnes fut trouvé.
La Musique te doit ; les peuples et les villes
Te doivent leurs rampars et leurs reigles civiles ;
La liberté te doit, qui aime mieux s’offrir
A la mort que se voir sous un Tyran souffrir ;
La vérité te doit, et te doivent encore
Toutes religions, dont les Dieux on adore.
Tu rens l’homme vaillant, tu adjoins au conseil
De celuy qui te croit, un pouvoir nompareil.
Par toy les Devineurs, troublez en leurs poitrines,
Fremissent sous le joug de tes fureurs divines.
Tu fais germer la terre, et de vives couleurs
Tu bigarres les prez orgueillis de leurs fleurs.
Tu desdaignes l’Enfer, tu restaures le monde
De ta longue jeunesse et de ta tresse blonde :
Tousjours un sans estre un, qui te fais et desfais,
Qui meurs de jour en jour, et si ne meurs jamais.
Par toy, Pere, chargez de ta douce Ambrosie,
Nous elevons au Ciel l’humaine fantaisie,
Portez dedans ton char, et d’hommes vicieux,
Purgez de ta liqueur osons monter aux Cieux,
Et du grand Jupiter nous assoir à la table.
Je te salue, ô Roy, le Lychnite admirable
Des hommes et des Dieux, je te salue encor
En faveur de Brinon, qui, d’une tasse d’or
Pleine de malvoisie, en sa maison t’appelle
Avec ton vieil Silene et ta mere Semele.