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Les Amours jaunes
Tristan Corbière
1873
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Les Amours jaunes

1873

A une Camarade

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?…
Moi qui te croyais un si bon enfant!
– De l’amour?… – Aliens: cherche, apporte, pille!
M’aimer aussi, toi!… moi qui t’aimais tant.

Oh! je t’aimais comme… un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil…
L’Amour entre nous vient battre de l’aile:
– Eh! qu’il s’ôte de devant mon soleil!

Mon amour, à moi, n’aime pas qu’on l’aime;
Mendiant, il a peur d’être écouté…
C’est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.

– Curiosité, bibelot, bricole?…
C’est possible: il est rare – et c’est son bien –
Mais un bibelot cassé se recolle;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!…

Va, n’enfonçons pas la porte entr’ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu!
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l’un à l’autre?…
– Rien… – Peut-être alors que c’est pour cela;
– Quel a commencé? – Pas moi, bon apôtre!
Après, quel dira: c’est donc tout – voilà!

– Tous les deux, sans doute… – Et toi, sois bien sûre
Que c’est encor moi le plus attrapé:
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais… je serais trompé!

Appelons cela: l’amitié calmée;
Puisque l’amour veut mettre son holà.
N’y croyons pas trop, chère mal-aimée…
– C’est toujours trop vrai ces mensonges-là! –

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
– Si ça t’est égal – le quart-d’heure après.
Si nous en mourons – ce sera de rire…
Moi qui l’aimais tant ton rire si frais!

Bénite est l’infertile plage

Bénite est l’infertile plage
Où, comme la mer, tout est nud.
Sainte est la chapelle sauvage
De Sainte-Anne-de-la-Palud.

De la Bonne Femme Sainte Anne,
Grand’tante du petit Jésus,
En bois pourri dans sa soutane
Riche… plus riche que Crésus !

Contre elle la petite Vierge,
Fuseau frêle, attend l’Angelus ;
Au coin, Joseph tenant son cierge,
Niche, en saint qu’on ne fête plus…
…………………………………………
C’est le Pardon. — Liesse et mystères
— Déjà l’herbe rase a des poux… –
Sainte Anne, Onguent des belles-mères !
Consolation des époux !…

Des paroisses environnantes :
De Plougastel et Loc-Tudy,
Ils viennent tous planter leurs tentes,
Trois jours, trois nuits, – jusqu’au lundi…

Trois jours, trois nuits, la palud grogne,
Selon l’antique rituel,
— Chœur séraphique et chant d’ivrogne
— Le CANTIQUE SPIRITUEL…

Et les fidèles, en chemise

… Et les fidèles, en chemise,
— Sainte Anne, ayez pitié de nous !
Font trois fois le tour de l’église
En se traînant sur leurs genoux ;

Et boivent l’eau miraculeuse
Où les Job teigneux ont lavé
Leur nudité contagieuse…
— Allez : la Foi vous a sauvé ! –

C’est là que tiennent leurs cénacles
Les pauvres, frères de Jésus.
— Ce n’est pas la cour des miracles,
Les trous sont vrais : Vide latus !

Sont-ils pas divins sur leurs claies,
Qu’auréole un nimbe vermeil,
Ces propriétaires de plaies,
Rubis vivants sous le soleil !…

…………………………………

C’est qu’ils chassent là sur leurs terres !
Leurs peaux sont leurs blasons béants :
— Le droit-du-seigneur à leurs serres !…
Le Droit du Seigneur de céans ! –

Tas d’ex-voto de carne impure,
Charnier d’élus pour les deux,
Chez le Seigneur ils sont chez eux !
— Ne sont-ils pas sa créature…

Ils grouillent dans le cimetière :
On dirait des morts déroutés
N’ayant tiré de sous la pierre
Que des membres mal reboutés.

— Nous, taisons-nous !… Ils sont sacrés,
C’est la faute d’Adam punie ;
Le doigt d’En-haut les a marqués :
— La droite d’En-haut soit bénie !

Du grand troupeau, boucs émissaires
Chargés des forfaits d’ici-bas,
Sur eux Dieu purge ses colères !…
— Le pasteur de Sainte-Aime est gras. –

……………………………………

Mais une note pantelante,
Écho grelottant dans le vent
Vient battre la rumeur bêlante
De ce purgatoire ambulant.

Une forme humaine qui beugle
Contre le calvaire se tient ;
C’est comme une moitié d’aveugle :
Elle est borgne, et n’a pas de chien…

C’est une rapsode foraine
Qui donne aux gens pour un liard
Vlstoyre de la Magdalayne,
Du Juif-Errant ou d’Abaylar.

Elle haie comme une plainte,
Comme une plainte de la faim,
Et, longue comme un jour sans pain,
Lamentablement, sa complainte…

— Ça chante comme ça respire,
Triste oiseau sans plume et sans nid
Vaguant où son instinct l’attire :
Autour des Bon Dieu de granit…

Ça peut parler aussi, sans doute.
Ça peut penser comme ça voit :
Toujours devant soi la grand-route…
— Et, quand c’a deux sous… ça les boit.

— Femme : on dirait hélas – sa nippe
Lui pend, ficelée en jupon ;
Sa dent noire serre une pipe
Éteinte… — Oh, la vie a du bon ! –

Son nom ?… ça se nomme
Misère. Ça s’est trouvé né par hasard.
Ça sera trouvé mort par terre…
La même chose – quelque part.

— Si tu la rencontres, Poète,
Avec son vieux sac de soldat ;
C’est notre sœur… donne – c’est fête
— Pour sa pipe, un peu de tabac !…

Tu verras dans sa face creuse
Se creuser, comme dans du bois,
Un sourire ; et sa main galeuse
Te faire un vrai signe de croix.

La Fin

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

Ou perdus dans un grain.

La Mer!...

— Comme ils ont bu leur boujaron. —
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
Respire à chaque flot.

— Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
Ils sont là! — La houle a du creux. —

— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !...
C’est leur anniversaire — Il revient bien souvent —
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
— Eux : le De profundis que leur corne le vent.

.Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !..
Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus!

(Port breton, d’Odilon Redon)

Le Crapaud

Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait: Viens, c’est là, dans l’ombre…

– Un crapaud! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle?
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur! –

… Il chante – Horreur!! – Horreur pourquoi?
Vois-tu pas son oeil de lumière…
Non: il s’en va, froid, sous sa pierre.

Bonsoir – ce crapaud-là, c’est moi.

Litanie du Sommeil

“J’ai scié le sommeil” (Macbeth)

Vous qui ronflez au coin d’une épouse endormie,
RUMINANT! Savez-vous ce soupir: L’INSOMNIE?
– Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,
Papillon de minuit dans la nuit envolé,
Sans un coup d’aile ami, vous laissant sur le seuil,
Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans œil?
– Avez-vous navigué?… La pensée est la houle
Ressassant le galet: ma tête… votre boule.
– Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?
– Non? – bien, c’est l’insomnie. – Un grand coup de talon
Là! – Vous voyez cligner des chandelles étranges:
Une femme, une Gloire en soleil, des archanges…
Et, la nuit s’éteignant dans le jour à demi,
Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.
∗

SOMMEIL! écoute-moi: je parlerai bien bas:
Sommeil. – Ciel-de-lit de ceux qui n’en ont pas!

TOI qui planes avec l’Albatros des tempêtes,
Et qui t’assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!
SOMMEIL! – Oreiller blanc des vierges assez bêtes!
Et Soupape à secret des vierges assez faites!
– Moelleux Matelas de l’échine en arête!
Sac noir où les chassés s’en vont cacher leur tête!
Rôdeur de boulevard extérieur! Proxénète!
Pays où le muet se réveille prophète!
Césure du vers long, et Rime du poète!

SOMMEIL – Loup-Garou gris! Sommeil! Noir de fumée!
SOMMEIL! – Loup de velours, de dentelle embaumée!
Baiser de l’Inconnue, et Baiser de l’Aimée!
– SOMMEIL! Voleur de nuit! Folle-brise pâmée!
Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!
Carrosse à Cendrillon ramassant les Traînées!
Obscène Confesseur des dévotes mort-nées!

TOI qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
Du martyr que la mort tiraille sur sa claie!
O sourire forcé de la crise tuée!

TROP-PLEIN de l’existence, et Torchon neuf qu’on passe,
Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse!
Grain d’ennui qui nous pleut de l’ennui des espaces!
Chose qui court encore, sans sillage et sans traces!
Pont-levis des fossés! Passage des impasses!

SOMMEIL! – Caméléon tout pailleté d’étoiles!
Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!
Femme du rendez-vous, s’enveloppant d’un voile!
SOMMEIL! – Triste Araignée, étends sur moi ta toile!

SOMMEIL auréolé! féerique Apothéose,
Exaltant le grabat du déclassé qui pose!
Patient Auditeur de l’incompris qui cause!
Refuge du pécheur, de l’innocent qui n’ose!
Domino! Diables-bleus! Ange-gardien rose!

VOIX mortelle qui vibre aux immortelles ondes!
Réveil des échos morts et des choses profondes,
– Journal du soir: TEMPS, SIÈCLE et REVUE DES DEUX MONDES!

FONTAINE de Jouvence et Borne de l’envie!
– Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!
Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
Pour la noyer d’air pur au large de la vie!

TOI qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
Du Chat, du Commissaire et de Polichinelle.
Du violoncelliste et de son violoncelle,
Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle!

GRAND Dieu, Maître de tout! Maître de ma Maîtresse
Qui me trompe avec toi – l’amoureuse Paresse–
O Bain de voluptés! Éventail de caresse!

SOMMEIL! Honnêteté des voleurs! Clair de lune
Des yeux crevés! – SOMMEIL! Roulette de fortune
De tout infortuné! Balayeur de rancune!

O corde de pendu de la Planète lourde!
Accord éolien hantant l’oreille sourde!
– Beau Conteur à dormir debout: conte ta bourde!…
SOMMEIL! – Foyer de ceux dont morte est la falourde!

SOMMEIL – Foyer de ceux dont la falourde est morte!
Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte!
Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!
Paravent du mari centre la femme forte!

SURFACE des profonds! Profondeur des jocrisses!
Nourrice du soldat et Soldat des nourrices!
Paix des juges de paix! Police des polices!
SOMMEIL! – Belle-de-nuit entr’ouvrant son calice!
Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice!
Puits de vérité de monsieur La Palisse!

SOUPIRAIL d’en haut! Rais de poussière impalpable,
Qui viens rayer du jour la lanterne implacable!
∗

SOMMEIL – Ecoute-moi, je parlerai bien bas;
Crépuscule flottant de l’Être ou n’Éetre pas!…

SOMBRE lucidité! Clair-obscur! Souvenir
De l’Inouï! Marée! Horizon! Avenir!
Conte des Mille-et-une-nuits doux à ouïr!
Lampiste d’Aladin qui sais nous éblouir!
Eunuque noir! muet blanc! Derviche! Djinn! Fakir!
Conte de Fée où le Roi se laisse assoupir!
Forêt vierge où Peau-d’Ane en pleurs va s’accroupir!
Garde-manger où l’Ogre encor va s’assouvir!
Tourelle où ma sœur Anne allait voir rien venir!
Tour où dame Malbrouck voyait page courir…
Où Femme Barbe-Bleue oyait l’heure mourir!…
Où Belle-au-Bois-Dormant dormait dans un soupir!

CUIRASSE du petit! Camisole du fort!
Lampion des éteints! Eteignoir du remord!
Conscience du juste, et du pochard qui dort!
Contre-poids des poids faux de l’épicier du Sort!
Portrait enluminé de la livide Mort!

GRAND fleuve où Cupidon va retremper ses dards!
SOMMEIL! – Corne de Diane, et corne du cornard!
Couveur de magistrats et Couveur de lézards!
Marmite d’Arlequin! – bout de cuir, lard, homard–
SOMMEIL! – Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.

BOULET des forcenés, Liberté des captifs!
Sabbat du somnambule et Relai des poussifs! –

SOMME! Actif du passif et Passif de l’actif!
Pavillon de la Folle et Folle du poncif!…
– O viens changer de patte au cormoran pensif!

O brun Amant de l’Ombre! Amant honteux du jour!
Bal de nuit où Psyché veut démasquer l’Amour!
Grosse Nudité du chanoine en jupon court!
Panier-à-salade idéal! Banal four!
Omnibus où, dans l’Orbe, on fait pour rien un tour!

SOMMEIL! Drame hagard! Sommeil, molle Langueur!
Bouche d’or du silence et Bâillon du blagueur!
Berceuse des vaincus! Perchoir des coqs vainqueurs!
Alinéa du livre où dorment les longueurs!

DU jeune homme rêveur Singulier Féminin!
De la femme rêvant pluriel masculin!

SOMMEIL! – Râtelier du Pégase fringant!
SOMMEIL! – Petite pluie abattant l’ouragan!
SOMMEIL! – Dédale vague où vient le revenant!
SOMMEIL! – Long corridor où plangore le vent!

NÉANT du fainéant! Lazzarone infini
Aurore boréale au sein du jour terni!

SOMMEIL! – Autant de pris sur notre éternité!
Tour du cadran à blanc! Clou du Mont-de-Piété!
Héritage en Espagne à tout déshérité!
Coup de rapière dans l’eau du fleuve Léthé!
Génie au nimbe d’or des grands hallucinés!
Nid des petits hiboux! Aile des déplumés!

IMMENSE Vache à lait dont nous sommes les veaux!
Arche où le hère et le boa changent de peaux!
Arc-en-ciel miroitant! Faux du vrai! Vrai du faux!
Ivresse que la brute appelle le repos!
Sorcière de Bohême à sayon d’oripeaux!
Tityre sous l’ombrage essayant des pipeaux!
Temps qui porte un chibouck à la place de faux!
Parque qui met un peu d’huile à ses ciseaux!
Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!
Chat qui joue avec le peloton d’Atropos!

SOMMEIL! – Manne de grâce au coeur disgracié!
LE SOMMEIL S’ÉVEILLANT ME DIT : TU M’AS SCIÉ.
∗

TOI qui souffles dessus une épouse enrayée,
RUMINANT! dilatant ta pupille éraillée.
Sais-tu?… Ne sais-tu pas ce soupir – LE RÉVEIL! –
Qui bâille au ciel, parmi les crins d’or du soleil
Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde?…
– Non!… – Sais-tu réveil du philosophe immonde
– Le Porc – rognonnant sa prière du matin;
Ou le réveil, extrait-d’âge de la catin?…
As-tu jamais sonné le réveil de la meute;
As-tu jamais senti l’éveil sourd de l’émeute,
Ou le réveil de plomb du malade fini?…
As-tu vu s’étirer l’oeil des Lazzaroni?…
Sais-tu?… ne sais-tu pas le chant de l’alouette?
– Non – Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette,
Ruminant! Tu n’as pas L’INSOMNIE, éveillé;
Tu n’as pas LE SOMMEIL, ô Sac ensommeillé!

Mère taillée à coups de hache

Mère taillée à coups de hache,
Tout cœur de chêne dur et bon ;
Sous l’or de ta robe se cache
L’âme en pièce d’un franc-Breton
*
— Vieille verte à face usée
Comme la pierre du torrent,
Par des larmes d’amour creusée,
Séchée avec des pleurs de sang…
*
— O toi qui recouvrais la cendre,
Qui filais comme on fait chez nous,
Quand le soir venait à descendre,
Tenant l’ENFANT sur tes genoux ;
*
Toi qui fus là, seule pour faire
Son maillot neuf à Bethléem,
Et là, pour coudre son suaire
Douloureux, à Jérusalem !…
*
Des croix profondes sont tes rides,
Tes cheveux sont blancs comme fils…
— Préserve des regards arides
Le berceau de nos petits-fils !
*
Fais venir et conserve en joie
Ceux à naître et ceux qui sont nés.
Et verse, sans que Dieu te voie,
L’eau de tes yeux sur les damnés !
*
Reprends dans leur chemise blanche
Les petits qui sont en langueur…
Rappelle à l’éternel Dimanche
Les vieux qui traînent en longueur.
*
— Dragon-gardien de la Vierge,
Garde la crèche sous ton ail.
Que, près de toi, Joseph-concierge
Garde la propreté du seuil !
*
Prends pitié de la fille-mère,
Du petit au bord du chemin…
Si quelqu’un leur jette la pierre,
Que la pierre se change en pain !
*
— Dame bonne en mer et sur terre,
Montre-nous le ciel et le port,
Dans la tempête ou dans la guerre…
O Fanal de la bonne mort !
*
Humble : à tes pieds n’a point d’étoile,
Humble… et brave four protéger !
Dans la nue apparaît ton voile,
Pâle auréole du danger.
*
— Aux perdus dont la vie est grise,
(— Sauf respect – perdus de boisson)
Montre le clocher de l’église
Et le chemin de la maison.
*
Prête ta douce et chaste flamme
Aux chrétiens qui sont ici…
Ton remède de bonne femme
Pour les bêtes-à-corne aussi !
*
Montre à nos femmes et servantes
L’ouvrage et la fécondité…
— Le bonjour aux âmes parentes
Qui sont bien dans l’éternité !
*
Nous mettrons un cordon de cire,
De cire-vierge jaune, autour
De ta chapelle ; et ferons dire
Ta messe basse au point du jour.
*
— Préserve notre cheminée
Des sorts et du monde malin…
À Pâques te sera donnée
Une quenouille avec du lin.
*
Si nos corps sont puants sur terre,
Ta grâce est un bain de santé ;
Répands sur nous, au cimetière,
Ta bonne odeur-de-sainteté.
*
— À l’an prochain ! — Voici ton cierge :
(C’est deux livres qu’il a coûté)
… Respects à Madame la Vierge,
Sans oublier la Trinité.

Paris nocturne

— C’est la mer : — calme plat — et la grande marée,
Avec un grondement lointain, s’est retirée.
Le flot va revenir, se roulant dans son bruit —
— Entendez-vous gratter les crabes de la nuit…

— C’est le Styx asséché : Le chiffonnier Diogène,
Sa lanterne à la main, s’en vient errer sans gêne.
Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
Pêchent ; leur crâne creux leur sert de boîte à vers.

— C’est le champ : Pour glaner les impures charpies
S’abat le vol tournant des hideuses harpies.
Le lapin de gouttière, à l’affût des rongeurs,
Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.

— C’est la mort : La police gît — En haut, l’amour
Fait la sieste en tétant la viande d’un bras lourd,
Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
L’heure est seule — Écoutez : pas un rêve ne bouge.

C’est la vie : Écoutez : la source vive chante
L’éternelle chanson, sur la tête gluante
D’un dieu marin tirant ses membres nus et verts
Sur le lit de la morgue… Et les yeux grand’ouverts !

Parla

Quille se payent des républiques,
Hommes libres! — carcan au cou —
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques!...
— Moi je suis le maigre coucou.
— Moi, — cœur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre...
Que me chante leur Liberté,
A moi : toujours seul. Toujours libre.

— Ma Patrie... elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout...
Ma patrie est ow je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds — quand je suis debout.

Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Ou je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans ame 3
Et ma moitié : c’est une femme...
Une femme que je n’ai pas.

— Lidéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon — l’imprévu —
Et le mal du pays me ronge...
Du pays que je n’ai pas vu.

Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou...
— Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe ou.

Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux...
Et dans n’importe quelle langue
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.

Ma pensée est un souffle aride :
C’est Pair. L’air est à moi partout,
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien — et c’est tout,
Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie,
C’est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir — Rien — C’est ma trace.
Mon présent c’est tout ce qui passe 2 9 Là
Mon avenir — Demain... demain.

Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
— Le moi humain est haïssable...
— Je ne m’aime ni ne me hais.

— Allons! la vie est une fille
Qui m’a pris a son bon plaisir...
Le mien, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.

— Des Dieux ?... — Par hasard j’ai pu naître;
Peut-étre en est-il — par hasard...
Ceux-la, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.

— Ou que je meure, ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul...
Un linceul encor : pour que faire ?...
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien la tout seul...

Paysage mauvais

Sables de vieux os – Le flot râle
Des glas: crevant bruit sur bruit…
– Palud pâle, où la lune avale
De gros vers, pour passer la nuit.

– Calme de peste, où la fièvre
Cuit… Le follet damné languit.
– Herbe puante où le lièvre
Est un sorcier poltron qui fuit…

– La Lavandière blanche étale
Des trépassés le linge sale,
Au soleil des loups… – Les crapauds,

Petits chantres mélancoliques
Empoisonnent de leurs coliques,
Les champignons, leurs escabeaux.

Petite Mort pour rire

Va vite, léger peigneur de comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…

Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…
Ne fais pas le lourd: cercueils de poètes

Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux…
Ils te croiront mort! – Les bourgeois sont bêtes–
Va vite, léger peigneur de comètes!

Rondel

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.

Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Sonnet de nuit

O croisée ensommeillée,
Dure à mes trente-six morts!
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords!

Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords!
Oubliette verrouillée
Qui me renferme… dehors!

Pour Toi, Bourreau que j’encense,
L’amour n’est donc que vengeance?…
Ton balcon: gril à braiser?…

Ton col: collier de garotte?…
Eh bien! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser!

Sur la céte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent

Sur la côte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient la dans un moulin-a-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée.

— Seul — mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d’une vieille,
Son toit à coup de poing sur le coin de l’oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
Fier toujours d’avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n’était plus qu’un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

— Aujourd’hui l’héte était, de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l’aile ;
Et tombé la parmi les antiques hiboux
Qui l’estimaient d’en haut. — IL respectait leurs trous, —
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cing écus l’an, dont : remettre une porte, —

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d’en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que ec’était un lépreux ;
Et le maire disait : — Moi, qu’est-ce que j’y peux,
C’est plutét un Anglais... un Ere.

Les femmes avaient su — sans doute par les buses —
Qu’il vivait en concubinage avec des Muses...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris, ou d’ailleurs ? Hélas! on n’en sait rien. —
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s’affichaient pas trop, on ne parla plus d’elles.

— Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé la, soil et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

Faisait, d’un à peu prés d’artiste,
Un philosophe d’a peu prés,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de humaine piste.

Tl lui restait encore un hamac, une viellé,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidele ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s’appelait l’Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve,
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter — le flot descendre —
Ou Labsente... Qui sait ?
Le sait-il bien lui-même!... Au vent de sa guérite,
A-t-il done oublié comme les morts vont vite ?
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, À lui, mal enterré ?

— Certe, Elle n’est pas loin, celle après qui tu brames,
O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes.
N’apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré...
Fais le mort si tu peux... Car elle t’a pleuré!

— Est-ce qu’il pouvait, Lui!... n’était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... — Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encore il sentait que les vers
Hexamétres faisaient les cent pas de travers.

— Manque de savoir-vivre extrême — il survivait —
Et — manque de savoir mourir — il écrivait :

« C’est a toi que je fis mes adieux à la vie,
A toi qui me pleuras, jusqu’a me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant,
En os et... (j’allais dire en chair). — La chose est sire.
C’est bien moi, je suis la, — mais comme une rature.»

« Nous étions amateurs de curiosité :
Viens voir le Bibelot. — Moi j’en suis dégoaté. —
Dans mes dégoiits surtout, j’ai des gofts élégants ;
Tu sais : j’avais lâché la Vie avec des gants ;
L’ Autre n’est pas même a prendre avec des pincettes...
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes. »

« Reviens m’aider : Tes yeux dans ces yeux-la! Ta lèvre
Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
— Ma fièvre de Toi ?... — Sous l’orbe est-il passé
L’arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé ?
Et cette étoile ?... — Oh! va, ne cherche plus l’étoile
Que tu voulais voir à mon front ;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit — dans le plafond. »
« Je suis un étranger. — Cela vaut mieux peut-être...
— Eh bien! non, viens encore un peu me reconnaître ;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire : — Toi! —

« J’ai pris, pour t’appeler, ma viellé et ma lyre,
Mon cœur fait de l’esprit — le sot — pour se leurrer...
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire ;
Viens rire, s ils t’ont fait pleurer...»

« Ce sera dréle... Viens jouer à la misère.
D’après nature : — Un ceur avec une chaumière. —

... I] pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu.
Viens! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu. »

Sa lampe se mourait. I] ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. I] regarda sa lettre,
Rit et la déchira... Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goélands.
❦ Les Amours jaunes · Tristan Corbière · 1873
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