Si le Sage, faisant peu de cas de l’albâtre, vénère
le pur Jade onctueux, ce n’est point que
l’albâtre soil commun et l’autre rare: Sachez plutôt que le
Jade est bon,
Parce qu’il est doux au toucher – mais inflexible. Qu’il est prudent: ses veines sont fines, compactes et solides.
Qu’il est juste puisqu’il a des angles et ne blesse pas. Qu’il est plein d’urbanité quand, pendu de la ceinture, il se penche et touche terre.
Qu’il est musical: sa voix s’élève, prolongée jusqu’à la chute brève. Qu’il est sincère, car son éclat n’est pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat.
Comme la vertu, dans le Sage, n’a besoin d’aucune parure, le Jade seul peut décemment se présenter seul.
Son éloge est donc l’éloge même de la vertu.
Face à face avec la profondeur, l’homme, front penché, se recueille.
Que voit-il au fond du trou caverneux? La nuit sous la terre, l’Empire d’ombre.
O
Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, – ô moi! – je frissonne,
Je me sens tomber, je m’éveille et ne veux plus voir que la nuit.
Les lacs, dans leurs paumes rondes noient le visage du Ciel:
J’ai tourné la sphère pour observer le Ciel.
Les lacs, frappés d’échos fraternels en nombre douze:
J’ai fondu les douze cloches qui fixent les tons musicaux.
Lac mouvant, firmament liquide à l’envers, cloche musicale,
Que l’homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous le puissant Souverain-Ciel.
Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne: Les Lacs.
O
Les trois hymnes primitifs que les trois Régents avaient nommés:
Les Lacs, L’Abîme, Nuées, sont effacés de toutes les mémoires.
Qu’ils soient ainsi recomposés:
Le véritable Nom n’est pas celui qui dore les portiques, illustre les actes; ni que le peuple mâche de dépit;
Le véritable Nom n’est point lu dans le Palais même, ni aux jardins ni aux grottes, mais demeure caché par les eaux sous la voûte de l’aqueduc où je m’abreuve.
Seulement dans la très grande sécheresse, quand l’hiver crépite sans flux, quand les sources, basses à l’extrême, s’encoquillent dans leurs glaces,
Quand le vide est au cœur du souterrain et dans le souterrain du coeur, – où le sang même ne roule plus, – sous la voûte alors accessible se peut recueillir le Nom.
Mais fondent les eaux dures, déborde la vie, vienne le torrent dévastateur plutôt que la Connaissance!
Ce sont les pensées visibles du haut et pur
Seigneur-Ciel.
Les unes compatissantes, pleines de pluie.
Les autres roulant leurs soucis, leurs justices et leurs courroux sombres.
O
Que l’homme recevant mes largesses ou courbé sous mes coups connaisse à travers moi le Fils les desseins du Ciel ancestral.
Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne: Nuées.
Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu’au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance: et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
O
Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon aube: Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui!
Las! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans tout mon cœur il fait nuit.
Plus de stupeur! Croyez-vous ces palais immobiles ? Lourds
L’égal des bâtis occidentaux ? ! Assez longtemps ils ont accueilli
notre venue : qu’ils s’en viennent à nous, a leur tour.
Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale;
Voici la table où ils se réjouirent l’époux habile et la fille enivrée;
Voici l’estrade où ils s’aimaient par les tons essentiels,
Au travers du métal des cloches, de la peau dure des silex tintants,
A travers les cheveux du luth, dans la rumeur des tambours, sur le dos du tigre de bois creux,
Parmi l’enchantement des paons au cri clair, des grues à l’appel bref, du phénix au parler inouï.
Voici le faîte du palais sonnant que Mou-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle,
Et voilà, – d’un envol plus suave que phénix, oiselles et paons, – voilà l’espace où ils ont pris essor.
O
Qu’on me touche: toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale.
Elle aime à déchirer la soie : je lui donnerai cent pieds
de tissu sonore. Mais ce cri n’est plus assez neuf.
Elle aime à voir couler le vin et des gens qui s’enivrent : mais le
vin n’est pas assez âcre et ces vapeurs ne l’étourdissent plus.
Pour lui complaire je tendrai mon âme usée : déchirée,
elle crissera sous ses doigts.
Et je répandrai mon sang comme une boisson dans une outre :
Un sourire, alors, sur moi se penchera.
Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes.
Relent du passé ; odeur des moments défunts.
Long écho sans mur et goût salé des embruns
Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.
Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :
Tu n’es point comme eux poudré de sable et de brique,
Tu ne descends pas des plateaux géographiques
Ni des ailleurs, — des autrefois : du fond du temps.
Non point chargé d’eau, tu n’as pas désaltéré
Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré
Du pôle, ignorant le méridion doré
Et ne passes point sur les palmes et les baumes.
Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant.
Une fois encor, descends avec la sagesse
Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse
Viens ressusciter tout de ta grande caresse.
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Stèles · Victor Segalen
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