Eloge du jade
Si le Sage, faisant peu de cas de l’albâtre, vénère
le pur Jade onctueux, ce n’est point que
l’albâtre soil commun et l’autre rare: Sachez plutôt que le
Jade est bon,
Parce qu’il est doux au toucher – mais inflexible. Qu’il est prudent: ses veines sont fines, compactes et solides.
Qu’il est juste puisqu’il a des angles et ne blesse pas. Qu’il est plein d’urbanité quand, pendu de la ceinture, il se penche et touche terre.
Qu’il est musical: sa voix s’élève, prolongée jusqu’à la chute brève. Qu’il est sincère, car son éclat n’est pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat.
Comme la vertu, dans le Sage, n’a besoin d’aucune parure, le Jade seul peut décemment se présenter seul.
Son éloge est donc l’éloge même de la vertu.
Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant
Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant ;
Dorée au midi; matrone rousse
Des soirs : vierge lourde au matin quand mon rêve se fend
En deux univers comme une gousse !
La voici maîtresse incrustée en cet inexorable affront,
Solitaire, pénétrante et nue;
Dans mes cuisses et dans mon cœur et à ma gorge et à mon front
Jusqu’aux creux des sources inconnues.
Jusqu’aux replis invisités ; jusqu’en la moelle de mes reins.
Vampire elle me jouit et m’habite.
Soit-elle abondante et repue, — Ôô baume en mes vases murrhins.
Soit-elle hébergée et bénédite
Jusqu’à défaillir et mourir, pour Celui plus grand qui la suit,
(Non point le repos, non pas la nuit,
moins encor le sommeil toujours le même en sa trop quiétude)
Mais pour son vainqueur des lassitudes.
Dieu fier, dieu pur, parèdre mâle et le plus noble des amants
Fatigue, pour le surpassement.
L’Abîme
Face à face avec la profondeur, l’homme, front penché, se recueille.
Que voit-il au fond du trou caverneux? La nuit sous la terre, l’Empire d’ombre.
O
Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, – ô moi! – je frissonne,
Je me sens tomber, je m’éveille et ne veux plus voir que la nuit.
Les Lacs
Les lacs, dans leurs paumes rondes noient le visage du Ciel:
J’ai tourné la sphère pour observer le Ciel.
Les lacs, frappés d’échos fraternels en nombre douze:
J’ai fondu les douze cloches qui fixent les tons musicaux.
Lac mouvant, firmament liquide à l’envers, cloche musicale,
Que l’homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous le puissant Souverain-Ciel.
Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne: Les Lacs.
O
Les trois Hymnes primitifs
Les trois hymnes primitifs que les trois Régents avaient nommés:
Les Lacs, L’Abîme, Nuées, sont effacés de toutes les mémoires.
Qu’ils soient ainsi recomposés:
Nom caché
Le véritable Nom n’est pas celui qui dore les portiques, illustre les actes; ni que le peuple mâche de dépit;
Le véritable Nom n’est point lu dans le Palais même, ni aux jardins ni aux grottes, mais demeure caché par les eaux sous la voûte de l’aqueduc où je m’abreuve.
Seulement dans la très grande sécheresse, quand l’hiver crépite sans flux, quand les sources, basses à l’extrême, s’encoquillent dans leurs glaces,
Quand le vide est au cœur du souterrain et dans le souterrain du coeur, – où le sang même ne roule plus, – sous la voûte alors accessible se peut recueillir le Nom.
Mais fondent les eaux dures, déborde la vie, vienne le torrent dévastateur plutôt que la Connaissance!
Nuées
Ce sont les pensées visibles du haut et pur
Seigneur-Ciel.
Les unes compatissantes, pleines de pluie.
Les autres roulant leurs soucis, leurs justices et leurs courroux sombres.
O
Que l’homme recevant mes largesses ou courbé sous mes coups connaisse à travers moi le Fils les desseins du Ciel ancestral.
Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne: Nuées.
Ordre au soleil
Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu’au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance: et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
O
Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon aube: Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui!
Las! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans tout mon cœur il fait nuit.
Ordre de marche
Plus de stupeur! Croyez-vous ces palais immobiles ? Lourds
L’égal des bâtis occidentaux ? ! Assez longtemps ils ont accueilli
notre venue : qu’ils s’en viennent à nous, a leur tour.
Pierre musicale
Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale;
Voici la table où ils se réjouirent l’époux habile et la fille enivrée;
Voici l’estrade où ils s’aimaient par les tons essentiels,
Au travers du métal des cloches, de la peau dure des silex tintants,
A travers les cheveux du luth, dans la rumeur des tambours, sur le dos du tigre de bois creux,
Parmi l’enchantement des paons au cri clair, des grues à l’appel bref, du phénix au parler inouï.
Voici le faîte du palais sonnant que Mou-Koung, le père, dressa pour eux comme un socle,
Et voilà, – d’un envol plus suave que phénix, oiselles et paons, – voilà l’espace où ils ont pris essor.
O
Qu’on me touche: toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale.