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Le Printemps
Agrippa d'Aubigné
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Le Printemps

Au tribunal d’amour, apprès mon dernier jour

Au tribunal d’amour, apprès mon dernier jour,
Mon cœur sera porté, diffamé de bruslures,
Il sera exposé, on verra ses blesseures,
Pour cognoistre qui fit un si estrange tour.

A la face et aux yeux de la celeste cour
Où se preuvent les mains innocentes ou pures,
Il seignera sur toy, et compleignant d’injures,
Il demandra justice au juge aveugle Amour.

Tu diras : C’est Venus qui l’a fait par ses ruses,
Ou bien Amour, son filz. En vain telles excuses !
N’accuse point Venus de ses mortels brandons,

Car tu les as fournis de mesches et flammesches,
Et pour les coups de traict qu’on donne aux Cupidons,
Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flesches.

Ha! miserable amant, miserable maitresse

Ha! misérable amant, misérable maîtresse,
L’un souffre innocemment, l’autre aveuglant son mal
Bastit en se jouant de tous deux la tristesse,
Le couteau, le tumbeau et le sort inégal :
L’une laisse volage à ses fureurs la bride,
L’autre meurant à tort pleure son homicide.

O Dieux! n’arrachez point la pitié de mon âme,
D’une oublieuse mort n’ostés mon amitié,
Que je brusle plus tost à jamais en ma flamme,
Sans espoir de secours, sans aide, sans pitié,
Que sa perte me soit tant soit peu gratieuse :
Faictes moy malheureux et la laissez heureuse !

Pardonnez l’inconstance et donnez à fortune
La cause de mon mal, ou laissez à ma foy
La coulpe de la rage aux amoureux commune ;
Vengez tout le forfait de Diane sur moy!
J’aime mieux habiter un enfer et me taire
Brusler, souffrir, changer, ou vivre pour luy plaire.

Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance

Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance,
Les roses sentir mal, les œilletz sans couleur,
Les myrthes, les lauriers ont perdu leur verdeur,
Le dormir m’est fascheux et long en vostre absence.

Mais les lys fussent blancs, le miel doux, et je pense
Que la roze et l’œillet ne fussent sans honneur,
Les myrthes, les lauriers fussent verds du labeur,
J’eusse aymé le dormir avecq’ vostre présence,

Que si loin de vos yeux, à regret m’absentant,
Le corps enduroit seul, estant l’esprit content :
Laissons le lys, le miel, roses, œillets desplaire,

Les myrthes, les lauriers dès le printemps flétrir,
Me nuire le repos, me nuire le dormir,
Et que tout, hors mis vous, me puisse estre contraire.

Nos desirs d’amour…

Nos désirs sont d’amour la dévorante braise,
Sa boutique nos corps, ses flammes nos douleurs,
Ses tenailles nos yeux, et la trempe nos pleurs,
Nos souspirs ses souffletz, et nos sens sa fournaize.

De courroux, ses marteaux, il tourmente nostre aize
Et sur la dureté, il rabbat nos malheurs,
Elle luy sert d’enclume et d’estoffe nos cœurs
Qu’au feu trop violent, de nos pleurs il appaise,

Afin que l’appaisant et mouillant peu à peu
Il brusle d’avantage et rengrege son feu.
Mais l’abondance d’eau peut amortir la flamme.

Je tromperay l’enfant, car pensant m’embraser,
Tant de pleurs sortiront sur le feu qui m’enflame
Qu’il noyera sa fournaise au lieu de l’arroser.

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du foible et du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du païs, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix ;
Je suis celuy pour qui vous faictes tant la guerre.

Assiste, amour, tous jours à mon cruel tourment!
Fortune, appaise toy d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.

Stances

…ÔJ’ayme à voir de beautez la branche deschargée,
A fouller le feuillage estendu par l’effort
D’automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l’ymage de la mort.

Un éternel horreur, une nuit éternelle
M’enpesche de fuir et de sortir dehors :
Que de l’air courroucé une guerre cruelle,
Ainsi comme l’esprit, m’enprisonne le cors!

Jamais le cler soleil ne raionne ma teste,
Que le ciel impiteux me refuse son œil,
S’il pleut qu’avec la pluie il crève de tempeste,
Avare du beau temps et jaloux du soleil.

Mon estre soit yver et les saisons troublées,
De mes afflictions se sente l’univers,
Et l’oubly oste encor’ à mes pennes doublées
L’usage de mon lut et celuy de mes vers.

Ainsi comme le temps frissonnera sans cesse
Un printemps de glaçons et tout l’an orageux,
Ainsi hors de saison une froide vieillesse
Dès l’esté de mes ans neige sur mes cheveux.

Si quelque fois poussé d’une âme impatiente
Je vois précipitant mes fureurs dans les bois,
M’eschauffant sur la mort d’une beste innocente,
Ou effraiant les eaux et les montz de ma voix,

Mille oiseaux de nuit, mille chansons mortelles
M’environnent, vollans par ordre sur mon front :
Que l’air en contrepoix fasché de mes querelles
Soit noircy de hiboux et de corbeaux en ront.

Les herbes sécheront soubz mes pas, à la veue
Des misérables yeux dont les tristes regars
Feront tomber les fleurs et cacher dans la nue
La lune et le soleil et les astres espars.

Ma présence fera dessécher les fontaines
Et les oiseaux passans tomber mortz à mes pieds,
Estouffez de l’odeur et du vent de mes peines :
Ma peine estouffe moy, comme ilz sont étouffez !…
❦ Le Printemps · Agrippa d'Aubigné
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