Tout paysage est regard.
Je respire à pleins poumons
ou je retiens mon souffle.
Les vertiges s’enchaînent à d’immenses
sensations de calme.
Du vaste entre en moi par les narines.
Un détachement s’opère.
Je m’éloigne du point de départ,
je m’éloigne d’un vieux moi.
Chaque marche est ce détachement,
cette renaissance, même minuscule.
Je fends le paysage avec la hache
de mon corps.
Ne dites plus jamais
c’est triste
pour dire c’est moche
c’est raté
c’est quoi cette merde
genre tu ferais mieux de faire autre chose
que du triste quoi
Pas étonnant que ça ne marche pas
que ça ne marche pas tout seul
que ça ne coure pas dans les rues les vitrines
sur les écrans
dans les salles combles du succès
les librairies
à la fac ou à la Fnac
dans tes cahiers
dans les bibliothèques
où tu signes cette tristesse
d’un nom de plume mensonger
Je sais pas fais-nous rire
le monde est déjà assez triste comme ça
fais-nous penser à autre chose
allume la télé dans nos têtes
ou le sapin de Noël la crèche
Ne dites plus jamais
C’est triste un poème
parce que vous ne comprenez pas
et qu’il y a le mot
mort douleur blessure
dedans
ces mots qui vous font peur
que vous avez bannis
de vos yeux de vos larmes
des fois on ne sait jamais
c’est contagieux la mort la douleur
ou la blessure
ça s’attrape non ?
Des fois on ne sait jamais
qu’ils vous prendraient par surprise
par-derrière ou par cœur
Ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
et puis tenez je vais vous faire une liste
tant qu’on y est
histoire de régler le problème
une bonne fois pour toute
ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
mourir
parler des pauvres et du chômage
écrire des lettres à sa veuve
vivre sur le bord des routes
sans rien
ne dites plus jamais c’est triste
d’être tombé si bas
d’avoir mal tourné
d’en arriver là en général
mais c’est où là ?
Ce là que vous pointez
avec une moue de dédain
et un air pincé
vous le savez, vous ?…
Ne dites plus jamais c’est triste
comme ça
comme si de rien
un coup de couteau dans le dos
dites c’est triste
les yeux pleins d’étoiles
en pensant
la vie est belle
même avec cette tristesse
collée à nos sourires
comme l’amour aux bras
d’une mère
oui, la tristesse est notre
mère à tous, se laisser bercer par elle
finit toujours par nous ouvrir les yeux
à la beauté
tombée en poussière
sous chacun de nos pas
et qu’est-ce qu’on s’en fout d’avoir raison
ou bien le dernier mot
pleurer sans raison
ça fait du bien non ?
C’est tellement bon…
Alors résumons
est-ce que c’est triste de prendre
un sac de sport rouge Adidas
pour une bombe dans un train
qui ne mène nulle part
sauf au bout d’une question
sans réponse
posée par un idiot
qui réclame le droit aux larmes
est-ce que c’est triste
d’en être arrivé là
par distraction
ou plutôt révoltant
agaçant
insupportable
exaspérant
est-ce que c’est triste d’enterrer
sa colère dans la tanière de la tristesse ?
Est-ce que c’est triste d’aimer le chagrin
comme son ombre, d’aimer aussi
quand le soleil la sèche
sous la blancheur du linge des larmes
tombé dans l’herbe
Triste d’apprendre à caresser
avec douceur
le visage des morts que nous avons aimés
De se pencher sur leur absence
comme si nous allions tomber
pour savoir si leur peau est aussi douce
aussi fine que le papier
de nos lettres d’amour
Triste de les toucher
une dernière fois
pour chercher
s’ils ont enfin compris
d’où nous venons
où ils sont arrivés
en attendant un signe dans leur silence
la chute d’un pétale de leur regard
le vol d’un papillon
dans le salon funéraire
en essayant de rester digne
devant la froideur de leur front
sur leur masque décharné
Est-ce que c’est triste
de croire que leur sommeil
et leur sourire fixés
à la colle sur leurs paupières
et sur leurs lèvres
est vrai
et qu’ils ont consenti
à cette mascarade
juste
pour nous rassurer
Quand l’horizon entre dans les yeux
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.