❦
La Bohème et mon cœur
Francis Carco
❧

La Bohème et mon cœur

À l’amitié

… Emporte-moi dans ton délire,
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »

Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.

Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…

Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…

Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?

Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.

«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…

Bohème

La rue avec ses maisons blêmes,
Ses débits, ses trottoirs luisants
Et ses hasards, toujours les mêmes,
Nous savons trop pourquoi il l’aime,
Depuis le temps de sa bohème,
D’un cœur qui muse et va gueusant…

L’aigre bise aux soirs de misère,
Montmartre, l’hiver, le printemps,
Fleur mâchonnée entre les dents
Des gigolettes de quinze ans
Et des marlous au cœur de pierre
Qui le guettaient en complotant…

Sous le métro de la Chapelle,
Près des garnis à vingt-cinq sous,
C’est toujours lui, cet homme saoul,
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où.

Son étoile était de la fête.
Il la voyait dans le ruisseau
Trembler comme un regard de bête
Battue et portant bas la tête
Sous les coups qui tombent d’en haut,
Sans se douter que c’était cette
“ Pauvre étoile, dans le ruisseau,
Qui le suivait, comme un poète.

Une nuit, il la ramassa
Et, l’essuyant contre sa manche,
S’aperçut bien qu’elle était blanche
Mais ne brillait pas tant que ça…

Le doux caboulot

Le doux caboulot
Fleuri sous les branches
Est, tous les dimanches,
Plein de populo.

La servante est brune,
Que de gens heureux!
Chacun sa chacune,
L’une et l’un font deux

Amoureux épris
Du culte d’eux-mêmes.
Ah! sûr que l’on s’aime
Et que l’on est gris!

Ça durera bien
Le temps nécessaire
Pour que Jeanne et Pierre
Ne regrettent rien.

Nuits d’hiver

Nuits d’hiver! quel bastringue allume
Sa lanterne sur le mur?
Un quinquet, sous le plafond, fume.
Amour, que tu es amer!

Ce n’est pas le rouge des bouches,
Ni le cerne bleu des yeux,
Ni cette musique aigre-douce…
Sais-je encor ce que je veux!

Vous dansez, collés l’un à l’autre,
En extase et malheureux.
Je vous cherche comme des mortes
Dont on m’aurait séparé.

Est-ce vous, Ô filles perdues,
Qui n’aimez que le plaisir
Et qui, dans les bals de banlieue,
Sanglotez et frémissez ?..

La mort sourit à qui l’appelle
Et s’approche, en grimaçant…
Dehors, celle qu’on assassine
Pleure et se dit innocente.

N’écoutez pas le sang qui crie
Sur le gras pavé des rues.
Ici dansez bien à l’abri…
Vous n’avez pas entendu.

Nuits d’hiver! Le vent bat la flamme
Qui vacille sur le mur.
Filles folles, ô cœur d’apaches,
Couples ramassés et purs,

Tout, parmi ce bastringue louche,
Vous invite et vous sourit…
Mêlez la valse qui chaloupe
Et l’ordure au paradis.

Tristesses

J’ai toujours été triste ainsi, depuis des temps,
De choses qu’on ne sait au juste et que, pourtant,
On sent traîner en soi de l’aube au crépuscule.
Mon enfance en eut un air grave et désolé
Dans la douceur provinciale où je l’évoque…
Ce furent des ennuis aux cloches des dimanches
Hebdomadairement et, dans le soir tombant,
Tout cela remuait en moi confusément ;
C’était comme la pluie de ces matinées vertes
Qu’on entend de la chambre aux persiennes fermées…
C’était, parfois, comme un clair de lune immobile !.
… Mon enfance, tu sus le calme des demeures
Et tu restas, le front aux vitres, bien souvent,
A rêvasser pendant des heures et des heures
Avec tes yeux battus de trop d’énervement.
— Aussi, d’autres tristesses sont en moi.
Tant que tu leur souris, elles restent tranquilles,
Mais elles pleureront lorsque tu t’en iras.
Tu sais qu’elles sont là, au coin bleu de mon cœur,
Avec l’air adouci qu’ont les petites filles
Quand leurs cheveux aux soirs de juillet sont défaits.
Il y a la fraîcheur qu’ont les fleurs arrosées
Sur mon cœur où sont mes tristesses reposées.
Cela fait que je suis comme un jardin paisible
Aux six heures sonores de bruits éclos en elles,
Bruits des ruisseaux qu’on a lâchés sur la pelouse.
Mais tes mains ont signé quelque chose, on dirait,
Quelque chose de lent, de tendre, de secret,
Comme un de ces vieux airs, lorsque, lampe baissée,
S’endorment les enfants qui pleuraient de leur peine…
Mais tes mains ont signé quelque chose de bleu.
Tes lèvres m’ont souri quelque chose d’étrange…
❦ La Bohème et mon cœur · Francis Carco
Livres