À l’amitié

… Emporte-moi dans ton délire,
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »

Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.

Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…

Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…

Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?

Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.

«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…
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