Poèmes de ce thème
Amitié
Francis Carco
À l’amitié
… Emporte-moi dans ton délire,
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »
Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.
Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…
Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…
Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?
Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.
«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »
Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.
Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…
Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…
Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?
Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.
«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…
Gérard de Nerval
À Victor Hugo qui m’avait donné son livre du Rhin
De votre amitié, maître, emportant cette preuve
Je tiens donc sous mon bras Le Rhin. – J’ai l’air d’un fleuve
Et je me sens grandir par la comparaison.
Mais le Fleuve sait-il, lui pauvre dieu sauvage,
Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage,
Et s’il coule pour tous quelle en est la raison ?
Assis au mamelon de l’immense nature,
Peut-être ignore-t-il comme la créature
D’où lui vient ce bienfait qu’il doit aux Immortels :
Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude,
Me vient l’Enthousiasme et l’Amour et l’Étude,
Et que mon peu de feu s’allume à vos autels.
Je tiens donc sous mon bras Le Rhin. – J’ai l’air d’un fleuve
Et je me sens grandir par la comparaison.
Mais le Fleuve sait-il, lui pauvre dieu sauvage,
Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage,
Et s’il coule pour tous quelle en est la raison ?
Assis au mamelon de l’immense nature,
Peut-être ignore-t-il comme la créature
D’où lui vient ce bienfait qu’il doit aux Immortels :
Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude,
Me vient l’Enthousiasme et l’Amour et l’Étude,
Et que mon peu de feu s’allume à vos autels.
Jean de La Fontaine
Les deux amis
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa :
L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre.
Les amis de ce païs-là
Valent bien, dit-on, ceux du nostre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avoit touché le seüil de ce palais.
L’amy couché s’estonne ; il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme.
N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ?
En voicy ; s’il vous est venu quelque querelle,
J’ay mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toûjours seul ? Une esclave assez belle
Estoit à mes costez : voulez-vous qu’on l’appelle ?
— Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre poinct :
Je vous rend grace de ce zele.
Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ;
J’ay craint qu’il ne fust vrai, je suis viste accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux ? que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un amy veritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les luy découvrir vous-mesme.
Un songe, un rien, tout luy fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre.
Les amis de ce païs-là
Valent bien, dit-on, ceux du nostre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avoit touché le seüil de ce palais.
L’amy couché s’estonne ; il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme.
N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ?
En voicy ; s’il vous est venu quelque querelle,
J’ay mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toûjours seul ? Une esclave assez belle
Estoit à mes costez : voulez-vous qu’on l’appelle ?
— Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre poinct :
Je vous rend grace de ce zele.
Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ;
J’ay craint qu’il ne fust vrai, je suis viste accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux ? que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un amy veritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les luy découvrir vous-mesme.
Un songe, un rien, tout luy fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Jean-Pierre Claris de Florian
L’aveugle et le paralytique
Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.
Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
A quoi ? répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J’ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.
Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
A quoi ? répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J’ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
Jean-Pierre Claris de Florian
Le lapin et la sarcelle
Unis dès leurs jeunes ans
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance.
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus ; inquiet, il l’appelle ;
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
« Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi :
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage :
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît… ô tendresse ! ô bonheur !…
La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,
De ses quatre pieds il s’emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière,
Comme un mineur qui prend une place de guerre,
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ? Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir !
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre ;
Ils n’étaient pas au bout. Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin :
Mes fusils, mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets
Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi… La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseau, les presse, les unit
Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière ;
Tandis que devant lui la sarcelle, nageant,
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance.
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus ; inquiet, il l’appelle ;
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
« Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi :
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage :
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît… ô tendresse ! ô bonheur !…
La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,
De ses quatre pieds il s’emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière,
Comme un mineur qui prend une place de guerre,
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ? Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir !
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre ;
Ils n’étaient pas au bout. Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin :
Mes fusils, mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets
Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi… La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseau, les presse, les unit
Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière ;
Tandis que devant lui la sarcelle, nageant,
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.
Jules Supervielle
Les amis inconnus
Il vous naft un poisson qui se met a tourner
Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.
Il vous naît un oiseau dans la force de l’age,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.
Ou courent-ils ainsi ces liévres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?
Tl vous naft un ami, et voila qu’il vous cherche,
Il ne connaitra pas votre nom ni vos yeux,
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son coeur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.
Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaitre ? »
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.
Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.
Il vous naît un oiseau dans la force de l’age,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.
Ou courent-ils ainsi ces liévres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?
Tl vous naft un ami, et voila qu’il vous cherche,
Il ne connaitra pas votre nom ni vos yeux,
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son coeur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.
Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaitre ? »
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.
Pierre de Ronsard
L’hylas
. . . . . .
Tandis qu’Hylas, jeune, gaillard et brusque,
Aux blanches mains, à la longue perruque,
Au beau visage, à l’œil noir et serain,
Prist une cruche aux deux anses d’airain,
Et seul entra dans la forest prochaine,
Pour chercher l’eau d’une belle fontaine.
Comme il alloit, les freres qui avoyent
Ailes au dos, amoureux, le suivoyent,
Volant sur luy, pour baiser sa chair blanche ;
Il destournoit l’embusche d’une branche,
Marchant tousjours pour soudain retourner
Avant qu’Hercule n’arrivast disner.
Il nourris soit l’enfant pour tel office ;
En ce seul fait il luy faisoit service,
Car en mangeant Hercule ne beuvoit
Que la seule eau dont l’enfant l’abreuvoit,
Ny Telamon, comme fortune assemble
Deux grans amis en une table ensemble.
C’est un tresor que la bonne Amitié,
Quand un ami retrouve sa moitié.
Or cest enfant, comme son pied le meine,
Dans la forest ombreuse se pourmeine,
Errant par tout, ains qu’aviser le bord
De la fontaine où l’attendoit la mort.
. . . . . .
Ceste fontaine estoit tout-à-l’entour
Riche d’esmail et de fleurs, que l’Amour
De corps humain fist changer en fleurettes
Peintes du teint des pâlies amourettes :
Le lis sauvage, et la rose, et l’œillet,
Le roux souci, l’odorant serpoullet,
Le bleu glayeul, les hautes gantelées,
La pasquerette aux feuilles piolées,
La giroflée et le passe-velours,
Et le narcis qui ne vit que deux jours,
Et ceste fleur que l’avril renouvelle,
Et qui du nom des Satyres s’appelle…
. . . . . .
Un chesne large ombrageoit l’onde noire ;
Faunes, Sylvains n’y venoyent jamais boire,
Ains de bien loin s’enfuyoient esbahis ;
Maison sacrée aux Nymphes du païs,
Et au Printemps, qui de sa douce haleine
Embasmoit l’air, les forests et la plaine,
Que les pasteurs en frayeur honoroyent,
Et de bouquets les rives decoroyent.
Un ombre lent par petite secousse
Erroit dessus, ainsi que le vent pousse,
Pousse et repousse, et pousse sur les eaux
L'entrelassure ombreuse des rameaux.
Là meinte source en bouillons sablonneuse,
Faisant jallir meinte conque perleuse,
Peindoit les bords de passemens divers,
De gravois gris, rouges, jaunes et pers.
Là carolloyent à tresses descoifées
De main à main les Nymphes et les Fées,
Foulant des pieds les herbes d’alentour,
Puis dessous l’eau se cachoyent tout le jour.
. . . . . .
Tandis Hylas de la gauche s’appuye
Dessus le bord, de l’autre tient la buye,
Qu'à front panché laisse tomber en l’eau ;
L'eau qui s’engouffre au ventre du vaisseau,
Fist un grand bruit ; en-ce-pendant Printine,
Ardante au cœur d’une telle rapine,
Sa gauche main finement approcha,
Et du garçon le col elle accrocha ;
Coup dessus coup le baise et le rebaise
En l’attirant, à fin que plus à l’aise
Sa pesanteur l’emportast contre-bas ;
Puis de la dextre elle happa le bras
Dont il tenoit le vaisseau, et s’efforce
De le tirer sous l’onde à toute force.
Hylas crioit et resistoit en vain ;
Dedans le gouffre il tomba tout soudain.
. . . . . .
Tandis qu’Hylas, jeune, gaillard et brusque,
Aux blanches mains, à la longue perruque,
Au beau visage, à l’œil noir et serain,
Prist une cruche aux deux anses d’airain,
Et seul entra dans la forest prochaine,
Pour chercher l’eau d’une belle fontaine.
Comme il alloit, les freres qui avoyent
Ailes au dos, amoureux, le suivoyent,
Volant sur luy, pour baiser sa chair blanche ;
Il destournoit l’embusche d’une branche,
Marchant tousjours pour soudain retourner
Avant qu’Hercule n’arrivast disner.
Il nourris soit l’enfant pour tel office ;
En ce seul fait il luy faisoit service,
Car en mangeant Hercule ne beuvoit
Que la seule eau dont l’enfant l’abreuvoit,
Ny Telamon, comme fortune assemble
Deux grans amis en une table ensemble.
C’est un tresor que la bonne Amitié,
Quand un ami retrouve sa moitié.
Or cest enfant, comme son pied le meine,
Dans la forest ombreuse se pourmeine,
Errant par tout, ains qu’aviser le bord
De la fontaine où l’attendoit la mort.
. . . . . .
Ceste fontaine estoit tout-à-l’entour
Riche d’esmail et de fleurs, que l’Amour
De corps humain fist changer en fleurettes
Peintes du teint des pâlies amourettes :
Le lis sauvage, et la rose, et l’œillet,
Le roux souci, l’odorant serpoullet,
Le bleu glayeul, les hautes gantelées,
La pasquerette aux feuilles piolées,
La giroflée et le passe-velours,
Et le narcis qui ne vit que deux jours,
Et ceste fleur que l’avril renouvelle,
Et qui du nom des Satyres s’appelle…
. . . . . .
Un chesne large ombrageoit l’onde noire ;
Faunes, Sylvains n’y venoyent jamais boire,
Ains de bien loin s’enfuyoient esbahis ;
Maison sacrée aux Nymphes du païs,
Et au Printemps, qui de sa douce haleine
Embasmoit l’air, les forests et la plaine,
Que les pasteurs en frayeur honoroyent,
Et de bouquets les rives decoroyent.
Un ombre lent par petite secousse
Erroit dessus, ainsi que le vent pousse,
Pousse et repousse, et pousse sur les eaux
L'entrelassure ombreuse des rameaux.
Là meinte source en bouillons sablonneuse,
Faisant jallir meinte conque perleuse,
Peindoit les bords de passemens divers,
De gravois gris, rouges, jaunes et pers.
Là carolloyent à tresses descoifées
De main à main les Nymphes et les Fées,
Foulant des pieds les herbes d’alentour,
Puis dessous l’eau se cachoyent tout le jour.
. . . . . .
Tandis Hylas de la gauche s’appuye
Dessus le bord, de l’autre tient la buye,
Qu'à front panché laisse tomber en l’eau ;
L'eau qui s’engouffre au ventre du vaisseau,
Fist un grand bruit ; en-ce-pendant Printine,
Ardante au cœur d’une telle rapine,
Sa gauche main finement approcha,
Et du garçon le col elle accrocha ;
Coup dessus coup le baise et le rebaise
En l’attirant, à fin que plus à l’aise
Sa pesanteur l’emportast contre-bas ;
Puis de la dextre elle happa le bras
Dont il tenoit le vaisseau, et s’efforce
De le tirer sous l’onde à toute force.
Hylas crioit et resistoit en vain ;
Dedans le gouffre il tomba tout soudain.
. . . . . .
Rutebeuf
La complainte de Rutebeuf
[…]
Que sont devenus mes amis
qui m’étaient si intimes
et si chers ?
Je crois qu’ils sont bien rares :
faute de les avoir entretenus,
je les ai perdus.
Ces amis m’ont maltraité
car jamais, tant que Dieu m’a assailli
de tous côtés,
je n’en vis un seul chez moi.
Je crois que le vent les a dispersés,
l’amitié est morte :
ce sont amis que vent emporte
et il ventait devant ma porte ;
aussi furent-ils emportés
si bien que jamais personne ne me consola
ni ne m’apporta un peu de son bien.
Voici la leçon que j’en tire :
le peu qu’on a, un ami le prend,
tandis qu’on se repent trop tard
d’avoir dissipé
sa fortune pour se faire des amis,
car on ne les trouve pas décidés à vous aider
en tout ou en partie.
[…]
Que sont devenus mes amis
qui m’étaient si intimes
et si chers ?
Je crois qu’ils sont bien rares :
faute de les avoir entretenus,
je les ai perdus.
Ces amis m’ont maltraité
car jamais, tant que Dieu m’a assailli
de tous côtés,
je n’en vis un seul chez moi.
Je crois que le vent les a dispersés,
l’amitié est morte :
ce sont amis que vent emporte
et il ventait devant ma porte ;
aussi furent-ils emportés
si bien que jamais personne ne me consola
ni ne m’apporta un peu de son bien.
Voici la leçon que j’en tire :
le peu qu’on a, un ami le prend,
tandis qu’on se repent trop tard
d’avoir dissipé
sa fortune pour se faire des amis,
car on ne les trouve pas décidés à vous aider
en tout ou en partie.
[…]
Rutebeuf
La complainte rutebeuf
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clair semés,
Ils ne furent pas bien semés
Et sont faillis.
De tels amis m’ont mal bailli,
Car dès que Dieu m’eut assailli
De maint côté,
N’en vis un seul en mon hôtel.
Je crois, le vent les a ôtés,
L’amour est morte,
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte.
. . . . . .
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clair semés,
Ils ne furent pas bien semés
Et sont faillis.
De tels amis m’ont mal bailli,
Car dès que Dieu m’eut assailli
De maint côté,
N’en vis un seul en mon hôtel.
Je crois, le vent les a ôtés,
L’amour est morte,
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte.
. . . . . .
Théophile de Viau
Ode iv
Chaste oyseau, que ton amitié
Fut malheureusement suivie !
Ta mort est digne de pitié,
Comme ta foy digne d’envie.
Que ce précipité tombeau
Qui t’en laissa l’object si beau
Fut cruel à tes destinées !
Si la mort l’eust laissé vieillir,
Tes passions alloient faillir,
Car tout s’esteint par les années.
Mais quoy ! le sort a des revers
Et certains mouvements de haine
Qui demeurent tousjours couverts
Aux yeux de la prudence humaine.
Si, pour fuyr ce repentir,
Ton jugement eut peu sentir
Le jour qui vous devait disjoindre,
Tu n’eusse jamais veu le jour,
Et jamais le traict de l’amour
Ne se fust meslé de te poindre.
Pour avoir aymé ce garçon
Encor après la sepulture,
Ne crains pas le mauvais soupçon
Qui peut blasmer ton adventure :
Les courages des vertueux
Peuvent d’un vœu respectueux
Aymer toutes beautez sans crime,
Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce commun discours,
Mon cœur n’a point passé ma rime.
Certains critiques curieux
En trouvent les mœurs offensées ;
Mais leurs soupçons injurieux
Sont les crimes de leurs pensées :
Le dessein de la chasteté
Prend une honneste liberté,
Et franchit les sottes limites
Que prescrivent les imposteurs
Qui, sous des robes de docteurs,
Ont des ames de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté
Pour une marque de sa grace :
C’est par où la divinité
Marque tousjours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formez
Doivent être les mieux aimez,
Si ce n’est qu’une ame maline,
Esclave d’un corps vicieux,
Combatte les faveurs des Cieux
Et demente son origine.
O que le desir aveuglé
Où l’ame du brutal aspire
Est loin du mouvement reglé
Dont le cœur vertueux souspire !
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
A des ravissements estranges !
Nature a fondé cest amour :
Ainsi les yeux aiment le jour,
Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruits
Et leur imposture cruelle,
Thyrsis et moi goustons les fruits
D’une amitié chaste et fidelle.
Rien ne sépare nos désirs,
Ny nos ennuis ny nos plaisirs ;
Nos influences enlassées
S’estreignent d’un mesme lien,
Et mes sentimens ne sont rien
Que le miroir de ses pensées.
. . . . . .
Fut malheureusement suivie !
Ta mort est digne de pitié,
Comme ta foy digne d’envie.
Que ce précipité tombeau
Qui t’en laissa l’object si beau
Fut cruel à tes destinées !
Si la mort l’eust laissé vieillir,
Tes passions alloient faillir,
Car tout s’esteint par les années.
Mais quoy ! le sort a des revers
Et certains mouvements de haine
Qui demeurent tousjours couverts
Aux yeux de la prudence humaine.
Si, pour fuyr ce repentir,
Ton jugement eut peu sentir
Le jour qui vous devait disjoindre,
Tu n’eusse jamais veu le jour,
Et jamais le traict de l’amour
Ne se fust meslé de te poindre.
Pour avoir aymé ce garçon
Encor après la sepulture,
Ne crains pas le mauvais soupçon
Qui peut blasmer ton adventure :
Les courages des vertueux
Peuvent d’un vœu respectueux
Aymer toutes beautez sans crime,
Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce commun discours,
Mon cœur n’a point passé ma rime.
Certains critiques curieux
En trouvent les mœurs offensées ;
Mais leurs soupçons injurieux
Sont les crimes de leurs pensées :
Le dessein de la chasteté
Prend une honneste liberté,
Et franchit les sottes limites
Que prescrivent les imposteurs
Qui, sous des robes de docteurs,
Ont des ames de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté
Pour une marque de sa grace :
C’est par où la divinité
Marque tousjours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formez
Doivent être les mieux aimez,
Si ce n’est qu’une ame maline,
Esclave d’un corps vicieux,
Combatte les faveurs des Cieux
Et demente son origine.
O que le desir aveuglé
Où l’ame du brutal aspire
Est loin du mouvement reglé
Dont le cœur vertueux souspire !
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
A des ravissements estranges !
Nature a fondé cest amour :
Ainsi les yeux aiment le jour,
Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruits
Et leur imposture cruelle,
Thyrsis et moi goustons les fruits
D’une amitié chaste et fidelle.
Rien ne sépare nos désirs,
Ny nos ennuis ny nos plaisirs ;
Nos influences enlassées
S’estreignent d’un mesme lien,
Et mes sentimens ne sont rien
Que le miroir de ses pensées.
. . . . . .
Tristan Corbière
A une Camarade
Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?…
Moi qui te croyais un si bon enfant!
– De l’amour?… – Aliens: cherche, apporte, pille!
M’aimer aussi, toi!… moi qui t’aimais tant.
Oh! je t’aimais comme… un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil…
L’Amour entre nous vient battre de l’aile:
– Eh! qu’il s’ôte de devant mon soleil!
Mon amour, à moi, n’aime pas qu’on l’aime;
Mendiant, il a peur d’être écouté…
C’est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.
– Curiosité, bibelot, bricole?…
C’est possible: il est rare – et c’est son bien –
Mais un bibelot cassé se recolle;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!…
Va, n’enfonçons pas la porte entr’ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu!
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.
Que nous sommes-nous donc fait l’un à l’autre?…
– Rien… – Peut-être alors que c’est pour cela;
– Quel a commencé? – Pas moi, bon apôtre!
Après, quel dira: c’est donc tout – voilà!
– Tous les deux, sans doute… – Et toi, sois bien sûre
Que c’est encor moi le plus attrapé:
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais… je serais trompé!
Appelons cela: l’amitié calmée;
Puisque l’amour veut mettre son holà.
N’y croyons pas trop, chère mal-aimée…
– C’est toujours trop vrai ces mensonges-là! –
Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
– Si ça t’est égal – le quart-d’heure après.
Si nous en mourons – ce sera de rire…
Moi qui l’aimais tant ton rire si frais!
Moi qui te croyais un si bon enfant!
– De l’amour?… – Aliens: cherche, apporte, pille!
M’aimer aussi, toi!… moi qui t’aimais tant.
Oh! je t’aimais comme… un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil…
L’Amour entre nous vient battre de l’aile:
– Eh! qu’il s’ôte de devant mon soleil!
Mon amour, à moi, n’aime pas qu’on l’aime;
Mendiant, il a peur d’être écouté…
C’est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.
– Curiosité, bibelot, bricole?…
C’est possible: il est rare – et c’est son bien –
Mais un bibelot cassé se recolle;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!…
Va, n’enfonçons pas la porte entr’ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu!
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.
Que nous sommes-nous donc fait l’un à l’autre?…
– Rien… – Peut-être alors que c’est pour cela;
– Quel a commencé? – Pas moi, bon apôtre!
Après, quel dira: c’est donc tout – voilà!
– Tous les deux, sans doute… – Et toi, sois bien sûre
Que c’est encor moi le plus attrapé:
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais… je serais trompé!
Appelons cela: l’amitié calmée;
Puisque l’amour veut mettre son holà.
N’y croyons pas trop, chère mal-aimée…
– C’est toujours trop vrai ces mensonges-là! –
Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
– Si ça t’est égal – le quart-d’heure après.
Si nous en mourons – ce sera de rire…
Moi qui l’aimais tant ton rire si frais!