Contre l’hiver
Plein de colère et de raison
Contre toi barbare saison
Je prépare une rude guerre,
Malgré les lois de l’Univers,
Qui de la glace des hivers
Chassent les flammes du tonnerre :
Aujourd’hui l’ire de mes vers
Des foudres contre toi desserre.
Je veux que la postérité
Au rapport de la vérité
Juge ton crime par ma haine,
Les Dieux qui savent mon malheur
Connaissent qu’il y va du leur,
Et d’une passion humaine,
Participant à ma douleur
Promettent d’alléger ma peine.
La Parque retranchant le cours
De tes Soleils bien que si courts,
Rien que nuit sur toi ne dévide ;
Puisses-tu perdre tes habits,
Et ce qu’au parc de nos brebis
Peut souhaiter le loup avide
T’arrive, et tous les maux d’Ibis
Comme le souhaitait Ovide.
Cérès ne voit point sans fureur
Les misères du laboureur,
Que ta froidure a fait résoudre
À brûler même les forêts ;
Les champs ne sont que des marais,
L’été n’espère plus de moudre
Le revenu de ses guérets,
Car il n’y trouvera que poudre.
Tous nos arbres sont dépouillés,
Nos promenoirs sont tout mouillés,
L’émail de notre beau parterre
A perdu ses vives couleurs,
La gelée a tué les fleurs,
L’air est malade d’un caterre,
Et l’œil du Ciel noyé de pleurs
Ne sait plus regarder la terre.
La nacelle attendant le flux
Des ondes qui ne courent plus,
Oisive au port est retenue ;
La tortue et les limaçons
Jeûnent perclus sous les glaçons ;
L’oiseau sur une branche nue
Attend pour dire ses chansons
Que la feuille soit revenue.
Le Héron quand il veut pêcher,
Trouvant l’eau toute de rocher,
Se paît du vent et de sa plume,
Il se cache dans les roseaux,
Et contemple au bord des ruisseaux,
La bise contre sa coutume,
Souffler la neige sur les eaux,
Où bouillait autrefois l’écume.
Les poissons dorment assurés,
D’un mur de glace remparés,
Francs de tous les dangers du monde,
Fors que de toi tant seulement,
Qui restreins leur moite élément,
Jusqu’à la goutte plus profonde,
Et les laisses sans mouvement,
Enchâssés en l’argent de l’onde.
[…]
Aujourd’hui mille matelots,
Où ta fureur combat les flots,
Défaillis d’art et de courage,
En l’aventure de tes eaux,
Ne rencontrent que des tombeaux,
Car tous les astres de l’orage,
Irrités contre leurs vaisseaux,
Les abandonnent au naufrage ;
Mais tous ces maux que je décris
Ne me font point jeter des cris,
Car eusses-tu porté l’abîme
Jusques où nous levons les yeux,
Et d’un débord prodigieux
Trempé le Ciel jusqu’à la cime,
Au lieu de t’être injurieux,
Hiver je louerais ton crime.
Hélas ! le gouffre des malheurs,
D’où je puise l’eau de mes pleurs,
Prend bien d’ailleurs son origine :
Mon désespoir dont tu te ris,
C’est la douleur de ma Cloris,
Qui rend toute la Cour chagrine ;
Les Dieux qui tous en sont marris
Jurent ensemble ta ruine.
Ce beau corps ne dispose plus
De ses sens dont il est perclus
Par la froideur qui les assiège :
Épargne, Hiver, tant de beauté,
Remets sa voix en liberté,
Fais que cette douleur s’allège,
Et pleurant de ta cruauté,
Fais distiller toute la neige.
[…]
Mais si ta crainte ou ta pitié
Veut fléchir mon inimitié,
Sois-lui plus doux que de coutume,
Ronge nos vignes de muscats,
Dont les Muses font tant de cas,
Mais à la faveur de ma plume,
Dans ses membres si délicats
Ne ramène jamais le rhume.
[…]
Sa maison comme le saint lieu
Consacré par le nom d’un Dieu :
Rien que pluie d’or ne possède !
Ta neige fonde sur son toit
Un sacré Nectar qui ne soit
Ni brûlant, ni glacé, ni tiède,
Mais tel que Jupiter le boit
Dans la coupe de Ganymède.
Si tu m’accordes ce bonheur,
Par cet œil que j’ai fait Seigneur
D’une âme à l’aimer obstinée,
Je jure que le ciel lira
Ton nom qu’on n’ensevelira
Qu’au tombeau de la destinée,
Et par moi ta louange ira
Plus loin que la dernière année.
Élégie
Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle,
Que ta vie est subjette à la loy naturelle,
Et qu’à la fin les traicts d’un visage si beau
Avec tout leur esclat iront dans le tombeau,
Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée
Aucun ressentiment de l’amitié passée,
Je suis tout rebuté de l’aise et du soucy
Que nous fait le destin qui nous gouverne icy,
Et, tombant tout à coup dans la mélancholie,
Je commence à blasmer un peu nostre folie,
Et fay vœu de bon cœur de m’arracher un jour
La chere reverie où m’occupe l’amour.
Aussi bien faudra-t-il qu’une vieillesse infame
Nous gele dans le sang les mouvemens de l’ame,
Et que l’aage, en suivant ses revolutions,
Nous oste la lumière avec les passions.
Ainsi je me resous de songer à ma vie
Tandis que la raison m’en fait venir l’envie ;
Je veux prendre un object où mon libre desir
Discerne la douleur d’avecques le plaisir,
Où mes sens tous entiers, sans fraude et sans contrainte,
Ne s’embarrassent plus ny d’espoir ny de crainte,
Et, de sa vaine erreur mon cœur desabusant,
Je gousteray le bien que je verray present ;
Je prendray les douceurs à quoy je suis sensible,
Le plus abondamment qu’il me sera possible.
. . . . . .
Je n’ai repos ni nuit ni jour…
Je n’ai repos ni nuit ni jour,
Je brûle, et je me meurs d’amour,
Tout me nuit, personne ne m’aide,
Le mal m’ôte le jugement,
Et plus je cherche de remède,
Moins je trouve d’allégement.
Je suis désespéré, j’enrage,
Qui me veut consoler m’outrage,
Si je pense à ma guérison,
Je tremble de cette espérance,
Je me fâche de ma prison,
Et ne crains que ma délivrance.
Orgueilleuse et belle qu’elle est,
Elle me tue, elle me plaît,
Ses faveurs qui me sont si chères
Quelquefois flattent mon tourment,
Quelquefois elle a des colères
Qui me poussent au monument.
Mes amoureuses fantaisies,
Mes passions, mes frénésies,
Qu’ai-je plus encore à souffrir ?
Dieux, destins, amour, ma maîtresse,
Ne dois-je jamais ni guérir,
Ni mourir du trait qui me blesse ?
Mais suis-je point dans un tombeau ?
Mes yeux ont perdu leur flambeau,
Et mon âme, Iris l’a ravie ;
Encor voudrais-je que le sort
Me fît avoir plus d’une vie
Afin d’avoir plus d’une mort.
Plût aux dieux qui me firent naître,
Qu’ils eussent retenu mon être
Dans le froid repos du sommeil,
Que ce corps n’eût jamais eu d’âme,
Et que l’Amour ou le Soleil
Ne m’eussent point donné leur flamme.
Tout ne m’apporte que du mal,
Mon propre démon m’est fatal,
Tous les astres me sont funestes,
J’ai beau recourir aux autels,
Je sens que pour moi les célestes
Sont faibles comme les mortels.
Ô destins ! tirez-moi de peine,
Dites-moi si cette inhumaine
Consent à mon affliction :
Je bénirai son injustice,
Et n’aurai d’autre passion
Que de courir à mon supplice.
Las ! je ne sais ce que je veux,
Mon âme est contrainte à mes vœux,
Ce que je crains je le demande,
Je cherche mon contentement,
Et quand j’ai du mal, j’appréhende
Qu’il finisse trop promptement.
La maison de sylvie
Dans ce parc un vallon secret,
Tout voilé de ramages sombres,
Où le soleil est si discret
Qu’il n’y force jamais les ombres,
Presse d’un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d’argent,
Et donne une fraîcheur si vive
A tous les objets d’alentour,
Que même les martyrs d’amour
Y trouvent leur douleur captive.
Un étang dort là tout auprès
. . . . . .
Zéphyre en chasse les chaleurs.
Rien que les cygnes n’y repaissent ;
On n’y trouve rien sous les fleurs
Que la frescheur dont elles naissent ;
Le gazon garde quelquefois
Le bandeau, l’arc et le carquois
De mille amours qui se despouillent
A l’ombrage de ces roseaux,
Et dans l’humidité des eaux
Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.
L’estang leur preste sa frescheur,
La Naïade leur verse à boire ;
Toute l’eau prend de leur blancheur
L’esclat d’une couleur d’yvoire.
On voit là ces nageurs ardents,
Dans les ondes qu’ils vont fendants,
Faire la guerre aux Nereydes,
Qui, devant leur teint mieux uni,
Cachent leur visage terni
Et leur front tout coupé de rides.
Or ensemble, ores dispersez,
Ils brillent dans ce crespe sombre
Et sous les flots qu’ils ont percez
Laissent esvanouir leur ombre,
Par fois dans une claire nuict,
Qui du feu de leurs yeux reluit
Sans aucun ombrage de nues,
Diane quitte son berger
Et s’en va là-dedans nager
Avecque ses estoilles nues.
Les ondes, qui leur font l’amour,
Se refrisent sur leurs espaules,
Et font danser tout à l’entour
L’ombre des roseaux et des saules.
. . . . . .
La solitude
Dans ce val solitaire et sombre,
Le cerf qui brame au bruit de l’eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S’amuse à regarder son ombre.
De cette source une Naïade
Tous les soirs ouvre le portal
De sa demeure de cristal
Et nous chante une sérénade.
Les Nymphes que la chasse attire
À l’ombrage de ces forêts,
Cherchent des cabinets secrets,
Loin de l’embûche du Satyre.
Jadis au pied de ce grand chêne,
Presque aussi vieux que le Soleil,
Bacchus, l’Amour et le Sommeil,
Firent la fosse de Silène.
Un froid et ténébreux silence
Dort à l’ombre de ces ormeaux,
Et les vents battent les rameaux
D’une amoureuse violence.
[…]
L’orfraie et le hibou s’y perche,
Ici vivent les loups-garous,
Jamais la justice en courroux
Ici de criminels ne cherche.
Ici l’Amour fait ses études,
Vénus dresse des Autels,
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes.
Cette forêt n’est point profane,
Ce ne fut point sans la fâcher
Qu’Amour y vint jadis cacher
Le berger qu’enseignait Diane.
[…]
Cupidon d’une douce flamme,
Ouvrant la nuit de ce vallon,
Mit devant les yeux d’Apollon
Le garçon qu’il avait dans l’âme.
À l’ombrage de ce bois sombre
Hyacinthe se retira,
Et depuis le Soleil jura
Qu’il serait ennemi de l’ombre.
Tout auprès le jaloux Borée
Pressé d’un amoureux tourment,
Fut la mort de ce jeune Amant
Encore par lui soupirée.
Sainte forêt ma confidente,
Je jure par le Dieu du jour,
Que je n’aurai jamais amour
Qui ne te soit toute évidente.
Mon ange ira par cet ombrage,
Le Soleil le voyant venir,
Ressentira du souvenir
L’accès de sa première rage.
Corinne, je te prie, approche,
Couchons-nous sur ce tapis vert,
Et pour être mieux à couvert
Entrons au creux de cette roche.
Ouvre tes yeux, je te supplie,
Mille Amours logent là-dedans,
Et de leurs petits traits ardents,
Ta prunelle est toute remplie.
Amour de tes regards soupire,
Et ton esclave devenu,
Se voit lui-même retenu
Dans les liens de son Empire.
Ô beauté sans doute immortelle,
Où les Dieux trouvent des appas,
Par vos yeux je ne croyais pas
Que vous fussiez du tout si belle !
Qui voudrait faire une peinture,
Qui pût ses traits représenter,
Il faudrait bien mieux inventer
Que ne fera jamais Nature.
Tout un siècle les Destinées
Travaillèrent après ses yeux,
Et je crois que pour faire mieux
Le temps n’a point assez d’années.
D’une fierté pleine d’amorce,
Ce beau visage a des regards,
Qui jettent des feux et des dards,
Dont les Dieux aimeraient la force.
Que ton teint est de bonne grâce !
Qu’il est blanc, et qu’il est vermeil !
Il est plus net que le soleil,
Et plus uni que de la glace.
Mon Dieu que tes cheveux me plaisent,
Ils s’ébattent dessus ton front,
Et les voyant beaux comme ils sont,
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Belle bouche d’ambre et de rose,
Ton entretien est déplaisant,
Si tu ne dis en me baisant
Qu’aimer est une belle chose.
D’un air plein d’amoureuse flamme,
Aux accents de ta douce voix
Je vois les fleuves et les bois
S’embraser comme a fait mon âme.
Si tu mouilles tes doigts d’ivoire
Dans le cristal de ce ruisseau,
Le Dieu qui loge dans cette eau
Aimera s’il en ose boire.
Présente-lui ta face nue,
Tes yeux avecque l’eau riront,
Et dans ce miroir écriront
Que Vénus est ici venue.
[…]
Entends ce Dieu qui te convie
À passer dans son élément,
Ois qu’il soupire bellement
Sa liberté déjà ravie.
Trouble-lui cette fantaisie,
Détourne-toi de ce miroir,
Tu le mettras au désespoir,
Et m’ôteras la jalousie.
Vois-tu ce tronc et cette pierre ?
Je crois qu’ils prennent garde à nous,
Et mon amour devient jaloux
De ce myrte et de ce lierre.
Sus, ma Corinne, que je cueille
Tes baisers du matin au soir !
Vois comment pour nous faire asseoir
Ce myrte a laissé choir sa feuille.
Ois le pinson et la linotte
Sur la branche de ce rosier,
Vois branler leur petit gosier,
Ois comme ils ont changé de note.
Approche, approche, ma Dryade !
Ici murmureront les eaux,
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m’embaumeront ;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d’ivoire.
[…]
Ne crains rien, Cupidon nous garde.
Mon petit Ange, es-tu pas mien ?
Ah ! je vois que tu m’aimes bien :
Tu rougis quand je te regarde.
Dieux ! que cette façon timide
Est puissante sur mes esprits !
Renaud ne fut pas mieux épris
Par les charmes de son Armide.
Ma Corinne, que je t’embrasse !
Personne ne nous voit qu’Amour ;
Vois que même les yeux du jour
Ne trouvent point ici de place.
Les vents qui ne se peuvent taire
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous ferons ici
Leur est un inconnu mystère.
Le matin
L’Aurore sur le front du jour
Sème l’azur, l’or et l’ivoire,
Et le Soleil, lassé de boire,
Commence son oblique tour.
Ses chevaux, au sortir de l’onde,
De flamme et de clarté couverts,
La bouche et les naseaux ouverts,
Ronflent la lumière du monde.
La Lune fuit devant nos yeux ;
La nuit a retiré ses voiles ;
Peu à peu le front des étoiles
S’unit à la couleur des Cieux.
Déjà la diligente avette
Boit la marjolaine et le thym,
Et revient riche du butin
Qu’elle a pris sur le mont Hymette…
Je vois les agneaux bondissants
Sur les blés qui ne font que naître ;
Cloris, chantant, les mène paître
Parmi ces coteaux verdissants.
Les oiseaux, d’un joyeux ramage,
En chantant semblent adorer
La lumière qui vient dorer
Leur cabinet et leur plumage.
La charrue écorche la plaine ;
Le bouvier, qui suit les sillons,
Presse de voix et d’aiguillons
Le couple de bœufs qui l’entraîne.
Alix apprête son fuseau ;
Sa mère, qui lui fait la tâche,
Presse le chanvre qu’elle attache
À sa quenouille de roseau.
Une confuse violence
Trouble le calme de la nuit,
Et la lumière, avec le bruit,
Dissipe l’ombre et le silence.
Alidor cherche à son réveil
L’ombre d’Iris qu’il a baisée,
Et pleure en son âme abusée
La fuite d’un si doux sommeil.
Les bêtes sont dans leur tanière,
Qui tremblent de voir le Soleil.
L’homme, remis par le sommeil,
Reprend son œuvre coutumière.
Cette chandelle semble morte,
Le jour la fait évanouir ;
Le Soleil vient nous éblouir :
Vois qu’il passe au travers la porte !
Il est jour : levons nous, Philis ;
Allons à notre jardinage,
Voir s’il est, comme ton visage,
Semé de roses et de lys.
Lettre à son frère
. . . . . .
J’espère toutes fois au ciel.
Il fit que ce troupeau farouche,
Tout prest à devorer Daniel,
Ne trouva ny griffe ny bouche :
C’est le mesme qui fit jadis
Descendre un air de paradis
Dans l’air bruslant de la fournaize
Où les saincts, parmy les chaleurs,
Ne sentirent non plus la braize
Que s’ils eussent foulé des fleurs.
. . . . . .
Je verray ces bois verdissans
Où nos isles et l’herbe fresche
Servent aux troupeaux mugissans
Et de promenoir et de creche.
L’aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour.
Je verray l’eau qui les abreuve,
Et j’oirray plaindre les graviers
Et repartir l’escho du fleuve
Aux injures des mariniers.
. . . . . .
Je verray sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr’ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde toujours des fueilles vertes.
Je verray ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
D’une assez spacieuse allée,
Et la parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.
Je verray refleurir nos prez ;
Je leur verray couper les herbes ;
Je verray quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes ;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange,
Je verray du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Escumeront dans le pressoir.
. . . . . .
Ce sont les droicts que mon pays
A meritez de ma naissance,
Et mon sort les auroit trahis
Si la mort m’arrivoit en France.
Non, non, quelque cruel complot
Qui de la Garonne et du Lot
Vueille esloigner ma sepulture,
Je ne dois point en autre lieu
Rendre mon corps à la nature
Ny resigner mon ame à Dieu.
L’esperance me confond point ;
Mes maux ont trop de vehemence,
Mes travaux sont au dernier point :
Il faut que mon repos commence.
Quelle vengeance n’a point pris
Le plus fier de tous ces esprits
Qui s’irritent de ma constance !
Ils m’ont veu, laschement soubmis,
Contrefaire une repentance
De ce que je n’ay point commis.
Ha ! que les cris d’un innocent,
Quelques longs maux qui les exercent,
Trouvent mal aisement l’accent
Dont ces ames de fer se percent !
Leur rage dure un an sur moy
Sans trouver ny raison ny loy
Qui l’appaise ou qui luy resiste.
Le plus juste et le plus chrestien
Croit que sa charité m’assiste
Si sa haine ne me fait rien.
L’enorme suitte de malheurs !
Dois-je donc aux races meurtrieres
Tant de fievres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prieres,
Pour passer mes nuicts sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans soleil,
Et pour mordre icy les murailles !
N’ay-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?
Derechef, mon dernier appuy,
Toy seul dont le secours me dure,
Et qui seul trouves aujourd’huy
Mon adversité longue et dure,
Rare frere, amy genereux,
Que mon sort le plus malheureux
Picque d’avantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.
Ode
Un fier démon qui me menace,
De son triste et funeste accent,
Contre mon amour innocent
Ne bruit que hayne et que disgrâce.
On m’a rapporté que tes yeux,
Dans leurs paupières languissantes,
N’avaient plus ces flammes puissantes
Qui blessoient les âmes des Dieux.
Nature est vraiement bien hardie
Et le sort bien faux et malin,
D’assubjectir le sang divin
A l’effort d’une maladie.
En détestant ses cruautés,
Quelque peur qui m’en divertisse,
Je crie contre l’injustice
Que le Ciel fait à tes beautés.
Depuis ce mal-heureux message
Qui m’a privé de tout repos,
La tristesse a mis dans mes os
Un tourment d’amour et de rage.
Malade au lict, d’où je ne sors,
Je songe que je vois la Parque,
Et que dans une mesme barque
Nous passons le fleuve des morts.
Si tu te deuils de mon absence,
C’est un supplice d’amitié
Qui mérite autant de pitié
Qu’elle a de peine et d’innocence.
Je mourray si tu meurs pour moi ;
Autrement je serois un traistre,
Car le destin ne m’a faict naistre
Que pour mourir avecques toi.
Ode iv
Chaste oyseau, que ton amitié
Fut malheureusement suivie !
Ta mort est digne de pitié,
Comme ta foy digne d’envie.
Que ce précipité tombeau
Qui t’en laissa l’object si beau
Fut cruel à tes destinées !
Si la mort l’eust laissé vieillir,
Tes passions alloient faillir,
Car tout s’esteint par les années.
Mais quoy ! le sort a des revers
Et certains mouvements de haine
Qui demeurent tousjours couverts
Aux yeux de la prudence humaine.
Si, pour fuyr ce repentir,
Ton jugement eut peu sentir
Le jour qui vous devait disjoindre,
Tu n’eusse jamais veu le jour,
Et jamais le traict de l’amour
Ne se fust meslé de te poindre.
Pour avoir aymé ce garçon
Encor après la sepulture,
Ne crains pas le mauvais soupçon
Qui peut blasmer ton adventure :
Les courages des vertueux
Peuvent d’un vœu respectueux
Aymer toutes beautez sans crime,
Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce commun discours,
Mon cœur n’a point passé ma rime.
Certains critiques curieux
En trouvent les mœurs offensées ;
Mais leurs soupçons injurieux
Sont les crimes de leurs pensées :
Le dessein de la chasteté
Prend une honneste liberté,
Et franchit les sottes limites
Que prescrivent les imposteurs
Qui, sous des robes de docteurs,
Ont des ames de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté
Pour une marque de sa grace :
C’est par où la divinité
Marque tousjours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formez
Doivent être les mieux aimez,
Si ce n’est qu’une ame maline,
Esclave d’un corps vicieux,
Combatte les faveurs des Cieux
Et demente son origine.
O que le desir aveuglé
Où l’ame du brutal aspire
Est loin du mouvement reglé
Dont le cœur vertueux souspire !
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
A des ravissements estranges !
Nature a fondé cest amour :
Ainsi les yeux aiment le jour,
Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruits
Et leur imposture cruelle,
Thyrsis et moi goustons les fruits
D’une amitié chaste et fidelle.
Rien ne sépare nos désirs,
Ny nos ennuis ny nos plaisirs ;
Nos influences enlassées
S’estreignent d’un mesme lien,
Et mes sentimens ne sont rien
Que le miroir de ses pensées.
. . . . . .
Stances
Maintenant que Cloris a juré de me plaire
Et de m’aimer mieux que devant,
Je despite le sort, et crains moins sa colere
Que le soleil ne craint le vent.
Cloris, renouvellant ma chaisne presque usée
Et renforçant mes doux liens,
M’a rendu plus heureux que l’amy de Thesée,
Quant Pluton relascha les siens.
Desja ma liberté faisoit trembler mon ame,
Mon salut me faisoit perir ;
Je mourois du regret d’avoir tué ma flamme,
Combien qu’elle me fist mourir.
Sortant de ma prison, je me trouvois sauvage,
J’estois tout esblouy du jour ;
De tous mes sentimens j’avois perdu l’usage,
En perdant celuy de l’amour.
Ainsi l’oyseau de cage, alors qu’il se delivre
Pour se remettre dans les bois,
Treuve qu’il a perdu l’usage de son vivre,
De ses aisles et de sa voix.
Dieux ! où cet adventure avoit porté ma vie !
Je fremissois de son orgueil ;
Cependant je sentois que je mourois d’envie
De l’adorer jusqu’au cercueil.
Cloris, travaillez bien à desnouer ma chaisne :
Mon joug est très bien asseuré ;
Vous seriez fort long-temps pour me mettre en la peine
Dont vous m’avez si tost tiré.
Je ne suis pas si fol que d’escouter encore
Les censures de ma raison,
Et, combien que mon mal eust besoin d’ellebore,
Je prendrois plustost du poison.