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Les Bergeries
Honorat de Bueil de Racan
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Les Bergeries

Les bergeries

ALCIDOR

Que cette nuict est longue et fascheuse à passer !
Que de sortes d’ennuis me viennent traverser !
Depuis qu’un bel objet a ma raison blessée,
Incessamment je voy des yeux de ma pensée
Cet aymable Soleil autheur de mon amour,
Qui fait qu’incessamment je pense qu’il soit jour,
Je saute à bas du lict, je cours à la fenestre,
J'ouvre et hausse la veuë, et ne voy rien parestre,
Que l’ombre de la nuict, dont la noire pasleur
Peint les champs et les prez d’une mesme couleur :
Et cette obscurité, qui tout le monde enserre,
Ouvre autant d’yeux au Ciel, qu’elle en ferme en la terre.
Chacun jouyt en paix du bien qu’elle produict,
Les coqs ne chantent point, je n’entens aucun bruit,
Sinon quelques Zephirs, qui le long de la plaine
Vont cajolant tout bas les Nymphes de la Seine.
Maint phantosme hideux, couvert de corps sans corps,
Visite en liberté la demeure des morts.
Les troupeaux, que la faim a chassez des bocages,
A pas lents et craintifs entrent dans les gagnages.
Les funestes oyseaux, qui ne vont que la nuict,
Annoncent aux mortels le malheur qui les suit.
Les flambeaux eternels, qui font le tour du monde
Percent à longs rayons le noir cristal de l’onde,
Et sont veus au travers si luisans et si beaux,
Qu'il semble que le Ciel soit dans le fonds des eaux.
O nuict ! dont la longueur semble porter envie
Au seul contentement, que possède ma vie :
Retire un peu tes feux, et permets que le jour
Vienne sur l’horizon éclairer à son tour,
Afin que ces beaux yeux pour qui mon cœur souspire,
Sçachent avant ma mort l’excez de mon martyre.
. . . . . .

YDALIE

YDALIE

. . . . . .
Je n’avois pas douze ans quand la première flame
Des beaux yeux d’Alcidor s’alluma dans mon ame ;
Il me passoit d’un an, et de ses petits bras
Cueilloit desja des fruicts dans les branches d’embas ;
L’amour qu’à ce berger je portois des l’enfance
Creut insensiblement sa douce violence,
Et jusques à tel poinct s’augmenta dans mon cœur
Qu’à la fin de la place il se rendit vainqueur.
Deslors, je prins un soin plus grand qu’à l’ordinaire
De le voir plus souvent et tascher à luy plaire ;
Mais, ignorant le feu qui depuis me brusla,
Je ne pouvois juger d’où me venoit cela.
Soit que dans la prairie il vist ses brebis paistre,
Soit que sa bonne grace au bal le fist paroistre,
Ou soit que dans le temple il fist priere aux Dieux,
Je le suivois partout de l’esprit et des yeux.
A cause de mon âge et de mon innocence,
Je le voyois alors avec plus de licence,
Et souvent tous deux seuls, libres de tout soupçon,
Nous passions tous les jours à l’ombre d’un buisson.
Il m’appelloit sa sœur, je l’appellois mon frere ;
Nous mangions mesme pain au logis de mon pere.
Cependant qu’il y fut nous vescumes ainsi ;
Tout ce que je voulois, il le vouloit aussi ;
Il m’ouvroit ses pensers jusqu’au fond de son ame ;
De baisers innocens il nourrissoit ma flame.
Mais, dans ces privautez dont l’Amour nous masquoit,
Je me doutois tousjours de celle qui manquoit ;
Et, combien que desja l’amoureuse manie
M’augmentast le plaisir d’estre en sa compagnie,
Je goustois néanmoins avec moins de douceur
Ces noms respectueux de parente et de sœur.
Combien de fois alors ay-je dis en moy-mesme,
Ayant les yeux baissés et le visage blesme :
« Beau chef-d’œuvre des cieux, agréable pasteur,
Qui du mal que je sens estes le seul autheur,
Avec moins de respect soyez moy favorable ;
Ne soyez point mon frere, ou soyez moins aimable.
. . . . . .
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