Poèmes de ce thème
Courage et force
Alfred de Vigny
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Georges Fourest
Un homme
Jusque et tenacem propositi virum
Horace.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Horace.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Jean de La Fontaine
Le Lièvre et la Tortue
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue,
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue,
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »
Louis Aragon
Ballade de celui qui chanta dans les supplices
– “Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin…”
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains.
On dit que dans sa cellule,
Deux hommes, cette nuit-là,
Lui murmuraient: “Capitule
De cette vie es-tu las?
Tu peux vivre, tu peux vivre,
Tu peux vivre comme nous!
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux…”
– “Et s’il était à refaire,
Je referais ce chemin…”
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains.
“Rien qu’un mot: la porte cède,
S’ouvre et tu sors! Rien qu’un mot:
Le bourreau se dépossède…
Sésame! Finis tes maux!
Rien qu’un mot, rien qu’un mensonge
Pour transformer ton destin…
Songe, songe, songe, songe
A la douceur des matins!”
– “Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin…”
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains.
“J’ai dit tout ce qu’on peut dire:
L’exemple du Roi Henri…
Un cheval pour mon empire…
Une messe pour Paris…
Rien à faire.” Alors qu’ils partent!
Sur lui retombe son sang!
C’était son unique carte:
Périsse cet innocent!
Et si c’était à refaire
Referait-il ce chemin?
La voix qui monte des fers
Dit: “Je le ferai demain.
Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus.
O mes amis, si je meurs,
Vous saurez pourquoi ce fut!”
Ils sont venus pour le prendre.
Ils parlent en allemand.
L’un traduit: “Veux-tu te rendre?”
Il répète calmement:
-“Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin,
Sous vos coups, chargé de fers,
Que chantent les lendemains!”
Il chantait, lui, sous les balles,
Des mots: “… sanglant est levé…”
D’une seconde rafale,
Il a fallu l’achever.
Une autre chanson française
A ses lèvres est montée,
Finissant la Marseillaise
Pour toute l’humanité!
Je referais ce chemin…”
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains.
On dit que dans sa cellule,
Deux hommes, cette nuit-là,
Lui murmuraient: “Capitule
De cette vie es-tu las?
Tu peux vivre, tu peux vivre,
Tu peux vivre comme nous!
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux…”
– “Et s’il était à refaire,
Je referais ce chemin…”
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains.
“Rien qu’un mot: la porte cède,
S’ouvre et tu sors! Rien qu’un mot:
Le bourreau se dépossède…
Sésame! Finis tes maux!
Rien qu’un mot, rien qu’un mensonge
Pour transformer ton destin…
Songe, songe, songe, songe
A la douceur des matins!”
– “Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin…”
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains.
“J’ai dit tout ce qu’on peut dire:
L’exemple du Roi Henri…
Un cheval pour mon empire…
Une messe pour Paris…
Rien à faire.” Alors qu’ils partent!
Sur lui retombe son sang!
C’était son unique carte:
Périsse cet innocent!
Et si c’était à refaire
Referait-il ce chemin?
La voix qui monte des fers
Dit: “Je le ferai demain.
Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus.
O mes amis, si je meurs,
Vous saurez pourquoi ce fut!”
Ils sont venus pour le prendre.
Ils parlent en allemand.
L’un traduit: “Veux-tu te rendre?”
Il répète calmement:
-“Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin,
Sous vos coups, chargé de fers,
Que chantent les lendemains!”
Il chantait, lui, sous les balles,
Des mots: “… sanglant est levé…”
D’une seconde rafale,
Il a fallu l’achever.
Une autre chanson française
A ses lèvres est montée,
Finissant la Marseillaise
Pour toute l’humanité!
Philippe Desportes
Icare est chu ici, le jeune audacieux
Icare est chu ici, le jeune audacieux,
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.
Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !
Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.
Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.
Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !
Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.
Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?
Pierre Corneille
Acte IV, scène iii (tirade de Don Rodrigue)
[…]
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient leur courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges ;
De notre sang au leur font d’horribles mélanges.
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte, et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta ; le reflux les remporte,
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
À se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
[…]
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient leur courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges ;
De notre sang au leur font d’horribles mélanges.
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte, et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta ; le reflux les remporte,
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
À se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
[…]
Victor Hugo
Les malheureux
. . . . . .
J’ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
La grande vision du sort ; et par moment
Le destin m’apparaît, ainsi qu’un firmament
Où l’on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
Tout ce qu’on nomme angoisse, adversité, les flammes,
Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
J’ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
Passer l’homme de Rome et l’homme de Florence,
Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
L’un ayant le poignard au flanc, l’autre l’exil ;
Caton était joyeux et Dante était tranquille.
J’ai vu Jeanne au poteau qu’on brûlait dans la ville,
Et j’ai dit : Jeanne d’Arc, ton noir bûcher fumant
A moins de flamboiement que de rayonnement.
J’ai vu Campanella songer dans la torture,
Et faire à sa pensée une âpre nourriture
Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds,
Et de l’horreur qui flotte au plafond des cachots.
J’ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
Jane Grey, bouche ouverte ainsi qu’une corolle,
Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
Robespierre à l’œil froid, Danton aux cris superbes ;
J’ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,
Et mes yeux resteront éblouis à jamais
Du sourire serein de ces têtes coupées.
Coligny, sous l’éclair farouche des épées.
Resplendissait devant mon regard éperdu.
Livide et radieux, Socrate m’a tendu
Sa coupe en me disant : As-tu soif ? bois la vie.
Huss, me voyant pleurer, m’a dit : Est-ce d’envie ?
Et Thraséas, s’ouvrant les veines dans son bain,
Chantait : — Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;
Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
Que la nuit sur nous croise et qu’on nomme ténèbres,
Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. —
Colomb, l’envahisseur des vagues, l’oiseleur
Du sombre aigle Amérique, et l’homme que Dieu mène,
Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
Colomb aux fers criait : Tout est bien. En avant !
Saint-Just sanglant m’a dit : Je suis libre et vivant.
Phocion m’a jeté, mourant, cette parole :
— Je crois, et je rends grâce aux dieux ! — Savonarole,
Comme je m’approchais du brasier d’où sa main
Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
M’a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :
— Ne crains pas de mourir. Qu’est-ce que cette terre ?
Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t’est cher ?
La véritable vie est où n’est plus la chair.
Ne crains pas de mourir. Créature plaintive
Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive ?
Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas ?
Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l’âme,
Plein des vils appétits d’où naît le vice infâme,
Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
Branlant sur sa charpente affreuse d’ossements,
Gonflé d’humeurs, couvert d’une peau qui se ride,
Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
Traîne un ventre hideux, s’assouvit, mange et dort.
Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
L’âme, vers la lumière éclatante et dorée,
S’envole, de ce monstre horrible délivrée. —
Une nuit que j’avais, devant mes yeux obscurs,
Un fantôme de ville et des spectres de murs,
J’ai, comme au fond d’un rêve où rien n’a plus de forme,
Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme,
Une voix qui sortait de dessous un monceau
De blocs noirs d’où le sang coulait en long ruisseau ;
Cette voix murmurait des chants et des prières.
C’était le lapidé qui bénissait les pierres ;
Étienne le martyr, qui disait : — O mon front,
Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes !
Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
Mes frères m’ont jeté le seuil du paradis !
*
Elle était là debout, la mère douloureuse.
L’obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
Et votre dernier souffle emporta la lumière.
Elle était là debout près du gibet, la mère !
Et je me dis : Voilà la douleur ! et je vins.
—Qu’avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ? —
Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
Et je vis dans sa main l’étoile du matin.
. . . . . .
Un invisible doigt caressant se promène
Sous chacun des chaînons de la misère humaine.
. . . . . .
*
Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
Surprise, contemplait chaque chose créée,
Alors que sur le globe où le mal avait crû,
Flottait une lueur de l’éden disparu,
Quand tout encor semblait être rempli d’aurore,
Quand sur l’arbre du temps les ans venaient d’éclore,
Sur la terre, où la chair avec l’esprit se fond,
Il se faisait le soir un silence profond,
Et le désert, les bois, l’onde aux vastes rivages,
Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
Emus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
Voyaient, d’un antre obscur couvert d’arbres si hauts
Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
C’étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
Ils venaient tous les deux s’asseoir sur une pierre,
En présence des monts fauves et soucieux,
Et de l’éternité formidable des cieux.
Leur œil triste rendait la nature farouche ;
Et là, sans qu’il sortît un souffle de leur bouche,
Les mains sur leurs genoux, et se tournant le dos,
Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
Sans autre mouvement de vie extérieure
Que de baisser plus bas la tête d’heure en heure,
Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
Sous l’être illimité sans figure et sans nombre,
L’un, décroître le jour, et l’autre, grandir l’ombre.
Et, tandis que montaient les constellations,
Et que la première onde aux premiers alcyons
Donnait sous l’infini le long baiser nocturne,
Et qu’ainsi que des fleurs tombant à flots d’une urne,
Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
Sourds aux rumeurs des mers d’où l’ouragan s’élance,
Toute la nuit, dans l’ombre, ils pleuraient en silence ;
Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
Le père sur Abel, la mère sur Caïn.
J’ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
La grande vision du sort ; et par moment
Le destin m’apparaît, ainsi qu’un firmament
Où l’on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
Tout ce qu’on nomme angoisse, adversité, les flammes,
Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
J’ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
Passer l’homme de Rome et l’homme de Florence,
Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
L’un ayant le poignard au flanc, l’autre l’exil ;
Caton était joyeux et Dante était tranquille.
J’ai vu Jeanne au poteau qu’on brûlait dans la ville,
Et j’ai dit : Jeanne d’Arc, ton noir bûcher fumant
A moins de flamboiement que de rayonnement.
J’ai vu Campanella songer dans la torture,
Et faire à sa pensée une âpre nourriture
Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds,
Et de l’horreur qui flotte au plafond des cachots.
J’ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
Jane Grey, bouche ouverte ainsi qu’une corolle,
Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
Robespierre à l’œil froid, Danton aux cris superbes ;
J’ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,
Et mes yeux resteront éblouis à jamais
Du sourire serein de ces têtes coupées.
Coligny, sous l’éclair farouche des épées.
Resplendissait devant mon regard éperdu.
Livide et radieux, Socrate m’a tendu
Sa coupe en me disant : As-tu soif ? bois la vie.
Huss, me voyant pleurer, m’a dit : Est-ce d’envie ?
Et Thraséas, s’ouvrant les veines dans son bain,
Chantait : — Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;
Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
Que la nuit sur nous croise et qu’on nomme ténèbres,
Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. —
Colomb, l’envahisseur des vagues, l’oiseleur
Du sombre aigle Amérique, et l’homme que Dieu mène,
Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
Colomb aux fers criait : Tout est bien. En avant !
Saint-Just sanglant m’a dit : Je suis libre et vivant.
Phocion m’a jeté, mourant, cette parole :
— Je crois, et je rends grâce aux dieux ! — Savonarole,
Comme je m’approchais du brasier d’où sa main
Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
M’a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :
— Ne crains pas de mourir. Qu’est-ce que cette terre ?
Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t’est cher ?
La véritable vie est où n’est plus la chair.
Ne crains pas de mourir. Créature plaintive
Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive ?
Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas ?
Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l’âme,
Plein des vils appétits d’où naît le vice infâme,
Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
Branlant sur sa charpente affreuse d’ossements,
Gonflé d’humeurs, couvert d’une peau qui se ride,
Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
Traîne un ventre hideux, s’assouvit, mange et dort.
Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
L’âme, vers la lumière éclatante et dorée,
S’envole, de ce monstre horrible délivrée. —
Une nuit que j’avais, devant mes yeux obscurs,
Un fantôme de ville et des spectres de murs,
J’ai, comme au fond d’un rêve où rien n’a plus de forme,
Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme,
Une voix qui sortait de dessous un monceau
De blocs noirs d’où le sang coulait en long ruisseau ;
Cette voix murmurait des chants et des prières.
C’était le lapidé qui bénissait les pierres ;
Étienne le martyr, qui disait : — O mon front,
Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes !
Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
Mes frères m’ont jeté le seuil du paradis !
*
Elle était là debout, la mère douloureuse.
L’obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
Et votre dernier souffle emporta la lumière.
Elle était là debout près du gibet, la mère !
Et je me dis : Voilà la douleur ! et je vins.
—Qu’avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ? —
Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
Et je vis dans sa main l’étoile du matin.
. . . . . .
Un invisible doigt caressant se promène
Sous chacun des chaînons de la misère humaine.
. . . . . .
*
Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
Surprise, contemplait chaque chose créée,
Alors que sur le globe où le mal avait crû,
Flottait une lueur de l’éden disparu,
Quand tout encor semblait être rempli d’aurore,
Quand sur l’arbre du temps les ans venaient d’éclore,
Sur la terre, où la chair avec l’esprit se fond,
Il se faisait le soir un silence profond,
Et le désert, les bois, l’onde aux vastes rivages,
Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
Emus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
Voyaient, d’un antre obscur couvert d’arbres si hauts
Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
C’étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
Ils venaient tous les deux s’asseoir sur une pierre,
En présence des monts fauves et soucieux,
Et de l’éternité formidable des cieux.
Leur œil triste rendait la nature farouche ;
Et là, sans qu’il sortît un souffle de leur bouche,
Les mains sur leurs genoux, et se tournant le dos,
Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
Sans autre mouvement de vie extérieure
Que de baisser plus bas la tête d’heure en heure,
Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
Sous l’être illimité sans figure et sans nombre,
L’un, décroître le jour, et l’autre, grandir l’ombre.
Et, tandis que montaient les constellations,
Et que la première onde aux premiers alcyons
Donnait sous l’infini le long baiser nocturne,
Et qu’ainsi que des fleurs tombant à flots d’une urne,
Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
Sourds aux rumeurs des mers d’où l’ouragan s’élance,
Toute la nuit, dans l’ombre, ils pleuraient en silence ;
Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
Le père sur Abel, la mère sur Caïn.