Poèmes de ce thème
Destin et dépassement
Alfred de Musset
Lorsque dans le désert la cavale sauvage
. . . . . .
Lorsque dans le désert la cavale sauvage,
Après trois jours de marche, attend un jour d’orage
Pour boire l’eau du ciel sur ses palmiers poudreux,
Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux ;
Elle cherche son puits dans le désert immense,
Le soleil l’a séché ; sur le rocher brûlant,
Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent fléchir ; ses narines qui saignent
S’enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré ;
Alors elle se couche, et ses grands yeux s’éteignent,
Et le pâle désert roule sur son enfant
Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu’elle n’avait qu’à suivre et qu’à baisser le front,
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.
. . . . . .
Lorsque dans le désert la cavale sauvage,
Après trois jours de marche, attend un jour d’orage
Pour boire l’eau du ciel sur ses palmiers poudreux,
Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux ;
Elle cherche son puits dans le désert immense,
Le soleil l’a séché ; sur le rocher brûlant,
Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent fléchir ; ses narines qui saignent
S’enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré ;
Alors elle se couche, et ses grands yeux s’éteignent,
Et le pâle désert roule sur son enfant
Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu’elle n’avait qu’à suivre et qu’à baisser le front,
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.
. . . . . .
Alfred Jarry
L’Homme à la hâche
D’après et pour P. Gauguin.
A l’horizon, par les brouillards,
Les tintamarres des hasards,
Vagues, nous armons nos démons
Dans l’entre-deux sournois des monts.
Au rivage que nous fermons
Dome un géant sur les limons.
Nous rampons à ses pieds, lézards.
Lui, sur son char tel un César
Ou sur un piédestal de marbre,
Taille une barque en un tronc d’arbre
Pour debout dessus nous poursuivre
Jusqu’à la fin verte des lieues.
Du rivage ses bras de cuivre
Lèvent au ciel la hache bleue.
A l’horizon, par les brouillards,
Les tintamarres des hasards,
Vagues, nous armons nos démons
Dans l’entre-deux sournois des monts.
Au rivage que nous fermons
Dome un géant sur les limons.
Nous rampons à ses pieds, lézards.
Lui, sur son char tel un César
Ou sur un piédestal de marbre,
Taille une barque en un tronc d’arbre
Pour debout dessus nous poursuivre
Jusqu’à la fin verte des lieues.
Du rivage ses bras de cuivre
Lèvent au ciel la hache bleue.
Chrétien de Troyes
Yvain ou le Chevalier au lion
… La fontaine verras qui bout,
Quoique plus froide que le marbre.
Ombre lui fait le plus bel arbre
Que jamais sut faire Nature.
En tout temps la feuille lui dure,
Il ne la perd soir ni matin,
Et y pend un bassin d’or fin
Au bout d’une si longue chaîne
Qu’elle va jusqu’à la fontaine.
Près la fontaine trouveras
Un perron, tel que tu verras
(Je ne puis pas te dire quel
Car jamais je n’en vis de tel),
Et d’autre part une chapelle,
Petite, mais elle est très belle.
Si au bassin tu veux l’eau prendre
Et dessus le perron répandre,
Là tu verras quelle tempête,
Qu’en ce bois ne restera bête,
Chevreuil ni daim, ni cerf ni porc.
Les oiseaux en voleront hors,
Car tu verras tant foudroyer,
Venter et arbres dépecer,
Pleuvoir, tonner et éclairer,
Que si tu te peux en aller,
Sans grand ennui et sans souffrance,
Tu auras eu meilleure chance
Que chevalier qui onque y fut…
Quoique plus froide que le marbre.
Ombre lui fait le plus bel arbre
Que jamais sut faire Nature.
En tout temps la feuille lui dure,
Il ne la perd soir ni matin,
Et y pend un bassin d’or fin
Au bout d’une si longue chaîne
Qu’elle va jusqu’à la fontaine.
Près la fontaine trouveras
Un perron, tel que tu verras
(Je ne puis pas te dire quel
Car jamais je n’en vis de tel),
Et d’autre part une chapelle,
Petite, mais elle est très belle.
Si au bassin tu veux l’eau prendre
Et dessus le perron répandre,
Là tu verras quelle tempête,
Qu’en ce bois ne restera bête,
Chevreuil ni daim, ni cerf ni porc.
Les oiseaux en voleront hors,
Car tu verras tant foudroyer,
Venter et arbres dépecer,
Pleuvoir, tonner et éclairer,
Que si tu te peux en aller,
Sans grand ennui et sans souffrance,
Tu auras eu meilleure chance
Que chevalier qui onque y fut…
Jean de La Fontaine
Le Chêne et le Roseau
Le Chêne un jour dit au Roseau :
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure.
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du Soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon ; tout me semble Zéphir.
Encore si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage ;
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
— Votre compassion, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie :
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure.
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du Soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon ; tout me semble Zéphir.
Encore si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage ;
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
— Votre compassion, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie :
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
Leconte de Lisle
Qaïn
En la trentième année, au siècle de l’épreuve,
Étant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.
Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.
Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis.
Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint teniple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.
Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.
Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :
C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde,
Et que Dieu haletait dans sa création…
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
À l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…
Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.
Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila.
Étant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.
Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.
Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis.
Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint teniple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.
Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.
Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :
C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde,
Et que Dieu haletait dans sa création…
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
À l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…
Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.
Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila.
Victor Hugo
Le cheval
Je l’avais saisi par la bride ;
Je tirais, les poings dans les nœuds,
Ayant dans les sourcils la ride
De cet effort vertigineux.
C’était le grand cheval de gloire,
Né de la mer comme Astarté,
A qui l’aurore donne à boire
Dans les urnes de la clarté ;
L’alérion aux bonds sublimes,
Qui se cabre, immense, indompté,
Plein du hennissement des cimes,
Dans la bleue immortalité.
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Je tirais, les poings dans les nœuds,
Ayant dans les sourcils la ride
De cet effort vertigineux.
C’était le grand cheval de gloire,
Né de la mer comme Astarté,
A qui l’aurore donne à boire
Dans les urnes de la clarté ;
L’alérion aux bonds sublimes,
Qui se cabre, immense, indompté,
Plein du hennissement des cimes,
Dans la bleue immortalité.
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Victor Hugo
Pygmalion s’éprend de sa pâle statue
Pygmalion s’éprend de sa pâle statue ;
L’horrible amour du spectre et du marbre le tue ;
L’aigle que fait Dédale et qu’il livre aux éclairs
Lui prend son cœur et jette Icare aux sombres mers ;
Un lion est créé par Barjesus, et l’ombre
Fait dévorer au fond de sa caverne sombre
Le père monstrueux par le monstrueux fils ;
Car l’être universel punit de tels défis ;
Le chaos venge l’ordre ; et la nature insurge
Le miracle indigné contre le thaumaturge.
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L’horrible amour du spectre et du marbre le tue ;
L’aigle que fait Dédale et qu’il livre aux éclairs
Lui prend son cœur et jette Icare aux sombres mers ;
Un lion est créé par Barjesus, et l’ombre
Fait dévorer au fond de sa caverne sombre
Le père monstrueux par le monstrueux fils ;
Car l’être universel punit de tels défis ;
Le chaos venge l’ordre ; et la nature insurge
Le miracle indigné contre le thaumaturge.
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