Poèmes de ce thème
Pardon et réconciliation
François Villon
Le Testament
En l’an trentième de mon âge,
Que toutes mes hontes j’eus bues,
Ni du tout fol, ni du tout sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sôus la main Thibault d’Aussigny…
S’évêque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s’il n’est en friche ;
Foi ne lui dois n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été !
Et s’aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien le sait comprendre ;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j’en dis :
S’il m’a été misericors,
Jésus, le roi de Paradis,
Tel lui soit à l’âme et au corps !
Et s’été m’a dur et cruel
Trop plus que ci ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte…
Et l’Église nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »…
… Au temps qu’Alexandre régna,
Un nom nommé Diomedès
Devant lui on lui amena,
Engrillonné pouces et des
Comme un larron, car il fut des
Écumeurs que voyons courir ;
Si fut mis devant ce cadès,
Pour être jugé à mourir.
L’empereur si l’araisonna :
« Pourquoi es-tu larron en mer ? »
L’autre réponse lui donna :
« Pourquoi larron me fais nommer ?
Pour ce qu’on me voit écumer
En une petiote fuste ?
Si comme toi me pusse armer,
Comme toi empereur je fusse.
« Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faussement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excuse-moi aucunement
Et sache qu’en grand’pauvreté,
— Ce mot se dit communément—,
Ne gît pas grande loyauté. »
Quand l’empereur eut remiré
De Diomedès tout le dit :
« Ta fortune je te muerai
Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fit-il. One puis ne méfit
À personne, mais fut vrai homme ;
Valère pour vrai le baudit,
Qui fut nommé le Grand à Rome.
Si Dieu m’eût donné rencontrer
Un autre piteux Alexandre
Qui m’eût fait en bonheur entrer,
Et lors qui m’eût vu condescendre
À mal, être ars et mis en cendre
Jugé me fusse de ma voix.
Nécessité fait gens méprendre
Et faim saillir le loup du bois.
Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre gallé
Jusques à l’entrée de vieillesse
Qui son partement m’a celé.
Il ne s’en est à pied allé
N’a cheval : hélas ! comment don ?
Soudainement s’en est volé
Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure,
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n’ai ni cens, rente, n’avoir :
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faute d’un peu de chevance…
… Hé ! Dieu, si j’eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole
À peu que le cœur ne me fend…
… Mes jours s’en sont allés errant
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille.
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Je ne crains plus que rien m’assaille,
Car à la mort tout s’assouvit.
Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantant, si bien parlant,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D’eux n’est-il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis,
Et Dieu sauve le demeurant !
Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tout nus
Et pain ne voient qu’aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housés com pêcheurs d’oîtres :
Voyez l’état divers d’entre eux.
Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,
Vivant en paix et en requoi,
En eux il n’y a que refaire,
Si s’en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres, qui n’ont de quoi,
Comme moi, Dieu doint patience !
Aux autres ne fault qui ne quoi,
Car assez ont pain et pitance.
… Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon père n’eut oncq grand richesse,
Ni son aïeul, nommé Horace.
Pauvreté tous nous suit et trace ;
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n’y voit couronnes ni sceptres.
De pauvreté me guermentant,
Souventes fois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur,
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur
Mieux vaut vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau ! »
Qu’avoir été seigneur ? Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l’est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant au surplus, je m’en démets :
Il n’appartient à moi, pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c’est office de prêcheur.
Je ne suis, bien le considère,
Fils d’ange portant diadème
D’étoile ni d’autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l’âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Paris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ses maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voudrait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes, et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
Que toutes mes hontes j’eus bues,
Ni du tout fol, ni du tout sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sôus la main Thibault d’Aussigny…
S’évêque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s’il n’est en friche ;
Foi ne lui dois n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été !
Et s’aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien le sait comprendre ;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j’en dis :
S’il m’a été misericors,
Jésus, le roi de Paradis,
Tel lui soit à l’âme et au corps !
Et s’été m’a dur et cruel
Trop plus que ci ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte…
Et l’Église nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »…
… Au temps qu’Alexandre régna,
Un nom nommé Diomedès
Devant lui on lui amena,
Engrillonné pouces et des
Comme un larron, car il fut des
Écumeurs que voyons courir ;
Si fut mis devant ce cadès,
Pour être jugé à mourir.
L’empereur si l’araisonna :
« Pourquoi es-tu larron en mer ? »
L’autre réponse lui donna :
« Pourquoi larron me fais nommer ?
Pour ce qu’on me voit écumer
En une petiote fuste ?
Si comme toi me pusse armer,
Comme toi empereur je fusse.
« Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faussement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excuse-moi aucunement
Et sache qu’en grand’pauvreté,
— Ce mot se dit communément—,
Ne gît pas grande loyauté. »
Quand l’empereur eut remiré
De Diomedès tout le dit :
« Ta fortune je te muerai
Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fit-il. One puis ne méfit
À personne, mais fut vrai homme ;
Valère pour vrai le baudit,
Qui fut nommé le Grand à Rome.
Si Dieu m’eût donné rencontrer
Un autre piteux Alexandre
Qui m’eût fait en bonheur entrer,
Et lors qui m’eût vu condescendre
À mal, être ars et mis en cendre
Jugé me fusse de ma voix.
Nécessité fait gens méprendre
Et faim saillir le loup du bois.
Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre gallé
Jusques à l’entrée de vieillesse
Qui son partement m’a celé.
Il ne s’en est à pied allé
N’a cheval : hélas ! comment don ?
Soudainement s’en est volé
Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure,
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n’ai ni cens, rente, n’avoir :
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faute d’un peu de chevance…
… Hé ! Dieu, si j’eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole
À peu que le cœur ne me fend…
… Mes jours s’en sont allés errant
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille.
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Je ne crains plus que rien m’assaille,
Car à la mort tout s’assouvit.
Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantant, si bien parlant,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D’eux n’est-il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis,
Et Dieu sauve le demeurant !
Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tout nus
Et pain ne voient qu’aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housés com pêcheurs d’oîtres :
Voyez l’état divers d’entre eux.
Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,
Vivant en paix et en requoi,
En eux il n’y a que refaire,
Si s’en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres, qui n’ont de quoi,
Comme moi, Dieu doint patience !
Aux autres ne fault qui ne quoi,
Car assez ont pain et pitance.
… Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon père n’eut oncq grand richesse,
Ni son aïeul, nommé Horace.
Pauvreté tous nous suit et trace ;
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n’y voit couronnes ni sceptres.
De pauvreté me guermentant,
Souventes fois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur,
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur
Mieux vaut vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau ! »
Qu’avoir été seigneur ? Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l’est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant au surplus, je m’en démets :
Il n’appartient à moi, pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c’est office de prêcheur.
Je ne suis, bien le considère,
Fils d’ange portant diadème
D’étoile ni d’autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l’âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Paris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ses maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voudrait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes, et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller es cieux.