François Villon

François Villon

1431–1463 · a vécu 31 ans FR FR

n. 1431-04-01, Paris · m. 1463, França

Ballade

Je meurs de soif auprès de la fontaine ;
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…
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Poèmes

19

Ballade

Je meurs de soif auprès de la fontaine ;
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…

Ballade à son amie

Fausse beauté qui me coûte si cher,
Rude en fait, douceur hypocrite,
Amour plus dur que fer à mâcher,
Que je puis nommer, sûr de ma ruine,
Charme traître, mort d’un pauvre cœur,
Orgueil caché qui mène les gens au seuil de la mort,
Yeux sans pitié, le droit rigoureux ne veut-il pas,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?

Il eût mieux valu pour moi être allé chercher
Ailleurs du secours, c’eût été mon honneur.
Rien ne m’eût su arracher à cet amour.
Il m’en faut trotter maintenant dans la fuite et le déshonneur.
Alarme, alarme, la grande et la petite !
Mais qu’est ceci ? Mourrai-je sans coup férir,
Ou pitié veut-elle selon ce refrain
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?

Un temps viendra qui fera dessécher,
Jaunir, flétrir votre fleur épanouie.
J’en rirais si je pouvais seulement mâcher
Alors ; mais non, ce serait donc une folie.
Je serai vieux, vous laide, sans couleur.
Buvez donc bien tant que court le ruisseau.
Ne donnez pas à tous cette douleur : il faut
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.

Prince amoureux, le plus grand des amants,
Je ne voudrais pas encourir votre mauvaise grâce,
Mais tout noble cœur doit, par Notre Seigneur,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.

Ballade de villon et de la grosse margot

. . . . . .

Envoi

Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict !
Je suis paillard, la paillarde me duit.
Lequel vault mieux ? chascun bien s’entresuit.
L’ung l’autre vault : c’est à mau chat mau rat.
Ordure amons, ordure nous affuyt.
Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.

Ballade des Dames du temps jadis

Dites-moi où, en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Alcibiade ou Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant au bruit mené
Sur rivière ou sur étang,
À la beauté plus qu’humaine,
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïse
Pour qui fut châtré et se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Par amour pour elle, il subit cette épreuve.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en un sac dans la Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?

La Reine blanche comme lys
Qui chantait d’une voix de sirène,
Berthe au pied d’oie, Béatrice, Alice,
Érembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, vous ne sauriez demander où elles sont
Ni toute une semaine ni toute une année
Sans que je vous ramène à ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Ballade des proverbes

Tant gratte par terre la chèvre qu’elle est mal couchée ;
Tant va le pot à l’eau qu’il se brise ;
Tant chauffe-t-on le fer qu’il rougit,
Tant le martèle-t-on qu’il se brise ;
Autant vaut l’homme qu’on l’estime,
Tant l’éloigne-t-on qu’on en perd le souvenir,
Tant est-il mauvais qu’on le méprise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant parle-t-on qu’on se contredit ;
Autant vaut la renommée qu’une grâce acquise ;
Tant promet-on qu’on se dédit ;
Tant prie-t-on que la chose est acquise,
Plus elle est chère, plus elle est recherchée,
Tant la recherche-t-on qu’on l’obtient,
Plus elle est commune, moins elle est désirée ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant aime-t-on un chien qu’on le nourrit ;
Tant court une chanson qu’elle est apprise ;
Tant garde-t-on un fruit qu’il pourrit ;
Tant attaque-t-on une place qu’elle est prise ;
Tant tarde-t-on qu’échoue l’entreprise ;
Tant se hâte-t-on que du mal en arrive ;
Tant embrasse-t-on que tombe la prise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant raille-t-on qu’on n’en rit plus ;
Tant dépense-t-on qu’on n’a plus de chemise,
Tant est-on généreux que tout y passe ;
Autant vaut « tiens ! » que chose promise ;
Tant aime-t-on Dieu qu’on suit la leçon de l’Église ;
Tant donne-t-on qu’il convient d’emprunter ;
Tant tourne le vent qu’il se change en bise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Prince, tant vit le fou qu’il devient sage,
Tant va-t-il qu’après il revient,
Tant le corrige-t-on qu’il se ravise,
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Ballade des seigneurs du temps jadis

Plus encore, où est Calixte III,
Dernier à mourir de ce nom,
Qui tint quatre ans la papauté,
Alphonse, le roi d’Aragon,
L’agréable duc de Bourbon,
Et Arthur, le duc de Bretagne,
Et Charles VII, le vaillant ?
Mais où est le preux Charlemagne ?

De même, où est le roi d’Écosse,
Qui avait à ce qu’on dit la moitié
Du visage vermeille comme une améthyste
Du front jusqu’au menton,
Le roi de Chypre renommé,
Hélas ! et le vaillant roi d’Espagne,
Dont je ne sais pas le nom ?
Mais où est le preux Charlemagne ?

Je renonce à en parler davantage,
Tout n’est qu’illusion.
Il n’est personne qui résiste à la mort
Ou qui obtienne un sursis.
Lancelot, le roi de Bohême,
Où est-il ? Où est son aïeul ?
Mais où est le preux Charlemagne ?

Où est du Guesclin, le vaillant Breton,
Où le comte, dauphin d’Auvergne,
Et feu le vaillant duc d’Alençon ?
Mais où est le preux Charlemagne ?

Ballade que fit Villon à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame

Dame du ciel, régente terrienne,
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise sois entre vos élus,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,
Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut merir
N’avoir les cieux. Je n’en suis jangleresse.
En cette foi je veux vivre et mourir.

À votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne-moi comme à l’Égyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu’il eût au diable fait promesse.
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu’on célèbre à la messe :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n’a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Épître à ses amis

Ayez pitié, ayez pitié de moi,
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?

Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?

Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?

Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?

Filles sont très belles et gentes

Filles sont très belles et gentes,
Demourantes à Sainct-Genou,
Près Sainct-Julian des Voventes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,
Mais je ne dy proprement où,
Or y pensez trestous les jours,
Car je ne suis mie si fou…
Je pense celer mes amours.

Item, à la grosse Margot

Item, à la grosse Margot,
Très doulce face et portraicture,
Foy que doy Brelare Bigod,
Assez devote creature.
Je l’ayme de propre nature,
Et elle moy, la doulce sade.
Qui la trouvera d’adventure,
Qu’on luy lise ceste Ballade.

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