L’Épitaphe Villon
Épitaphe en forme de ballade que fit Villon pour lui et ses compagnons s’attendant à être pendu avec eux.
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ni que soudre
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Le petit testament (extraits)
I
Mil quatre cens cinquante et six,
Je, François Villon, escollier,
Considérant, de sens rassis,
Le frain aux dents, franc au collier
Qu’on doit ses œuvres conseiller,
Comme Vegèce le racompte,
Saige Romain, grand conseiller,
Ou autrement on se mescompte…
II
En ce temps que j’ay dit devant,
Sur le Noël, morte saison,
Lorsque les loups vivent du vent,
Et qu’on se tient en sa maison,
Pour le frimas, près du tison :
Cy me vint vouloir de briser
La très amoureuse prison
Qui souloit mon cueur desbriser.
VI
Pour obvier à ses dangiers,
Mon mieulx est, ce croy, de partir.
Adieu ! je m’en voys à Angiers,
Puisqu’el ne me veult impartir
Sa grâce, ne me départir.
Par elle meurs, les membres sains ;
Au fort, je meurs amant martir,
Du nombre des amoureux saints !
VII
Combien que le départ me soit
Dur, si fault-il que je m’esloingne.
Comme mon pauvre sens conçoit :
Autre que moy est en queloingne,
Dont onc en forest de Bouloingne
Ne fut plus altéré d’humeur.
C’est pour moy piteuse besoingne :
Dieu en veuille ouïr ma clameur !
VIII
Et puisque départir me fault,
Et du retour ne suis certain :
Je ne suis homme sans deffault,
Ne qu’autre d’assier ne d’estaing.
Vivre aux humains est incertain,
Et après mort n’y a relaiz :
Je m’en voys en pays loingtaing ;
Si establiz ce present laiz.
XXV
Derechief, je laisse, en pitié,
A troys petitz enfans tous nudz,
Nommez en ce present traictié,
Paouvres orphelins impourveuz,
Tous deschaussez, tous despourveus,
Et desnuez comme le ver ;
J’ordonne qu’ils seront pourveuz,
Au moins pour passer cest yver.
XXXV
Finalement, en escrivant,
Ce soir, seullet, estant en bonne,
Dictant ces laiz et descripvant,
Je ouyz la cloche de Sorbonne,
Qui toujours à neuf heures sonne
Le Salut que l’Ange prédit ;
Cy suspendy et cy mis bonne,
Pour pryer comme le cueur dit.
Le Testament
En l’an trentième de mon âge,
Que toutes mes hontes j’eus bues,
Ni du tout fol, ni du tout sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sôus la main Thibault d’Aussigny…
S’évêque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s’il n’est en friche ;
Foi ne lui dois n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été !
Et s’aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien le sait comprendre ;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j’en dis :
S’il m’a été misericors,
Jésus, le roi de Paradis,
Tel lui soit à l’âme et au corps !
Et s’été m’a dur et cruel
Trop plus que ci ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte…
Et l’Église nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »…
… Au temps qu’Alexandre régna,
Un nom nommé Diomedès
Devant lui on lui amena,
Engrillonné pouces et des
Comme un larron, car il fut des
Écumeurs que voyons courir ;
Si fut mis devant ce cadès,
Pour être jugé à mourir.
L’empereur si l’araisonna :
« Pourquoi es-tu larron en mer ? »
L’autre réponse lui donna :
« Pourquoi larron me fais nommer ?
Pour ce qu’on me voit écumer
En une petiote fuste ?
Si comme toi me pusse armer,
Comme toi empereur je fusse.
« Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faussement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excuse-moi aucunement
Et sache qu’en grand’pauvreté,
— Ce mot se dit communément—,
Ne gît pas grande loyauté. »
Quand l’empereur eut remiré
De Diomedès tout le dit :
« Ta fortune je te muerai
Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fit-il. One puis ne méfit
À personne, mais fut vrai homme ;
Valère pour vrai le baudit,
Qui fut nommé le Grand à Rome.
Si Dieu m’eût donné rencontrer
Un autre piteux Alexandre
Qui m’eût fait en bonheur entrer,
Et lors qui m’eût vu condescendre
À mal, être ars et mis en cendre
Jugé me fusse de ma voix.
Nécessité fait gens méprendre
Et faim saillir le loup du bois.
Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre gallé
Jusques à l’entrée de vieillesse
Qui son partement m’a celé.
Il ne s’en est à pied allé
N’a cheval : hélas ! comment don ?
Soudainement s’en est volé
Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure,
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n’ai ni cens, rente, n’avoir :
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faute d’un peu de chevance…
… Hé ! Dieu, si j’eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole
À peu que le cœur ne me fend…
… Mes jours s’en sont allés errant
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille.
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Je ne crains plus que rien m’assaille,
Car à la mort tout s’assouvit.
Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantant, si bien parlant,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D’eux n’est-il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis,
Et Dieu sauve le demeurant !
Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tout nus
Et pain ne voient qu’aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housés com pêcheurs d’oîtres :
Voyez l’état divers d’entre eux.
Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,
Vivant en paix et en requoi,
En eux il n’y a que refaire,
Si s’en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres, qui n’ont de quoi,
Comme moi, Dieu doint patience !
Aux autres ne fault qui ne quoi,
Car assez ont pain et pitance.
… Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon père n’eut oncq grand richesse,
Ni son aïeul, nommé Horace.
Pauvreté tous nous suit et trace ;
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n’y voit couronnes ni sceptres.
De pauvreté me guermentant,
Souventes fois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur,
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur
Mieux vaut vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau ! »
Qu’avoir été seigneur ? Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l’est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant au surplus, je m’en démets :
Il n’appartient à moi, pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c’est office de prêcheur.
Je ne suis, bien le considère,
Fils d’ange portant diadème
D’étoile ni d’autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l’âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Paris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ses maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voudrait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes, et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
Les regrets de la belle Heaumière
Advis m’est que j’oy regretter
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…
« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.
« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »
Mort, j’appelle de ta rigueur
Mort, j’en appelle de ta rigueur,
Toi qui m’as ravi ma maîtresse
Et tu n’es pas encore rassasiée
Si tu ne me tiens en langueur.
Je n’eus plus jamais depuis force ni vigueur,
Mais en quoi te nuisait-elle en vie ?
Mort
Nous étions deux et n’avions qu’un cœur,
S’il est mort, il faut que je meure,
Ou en vérité que je vive sans vie,
Comme les images, par cœur.
Mort [etc.].
Poèmes divers
Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes
Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes,
Quant est des corps, ils sont pourriz.
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourriz
De cresme, fromentée ou riz,
Leurs os sont declinez en pouldre,
Auxquelz ne chault d’esbat, ne riz…
Plaise au doulx Jésus les absouldre !
Premier, je donne ma pauvre ame
Premier, je donne ma pauvre ame
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité ;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne precieux.
Quand je considère ces têtes
… Quand je considère ces têtes
Entassées en ces charniers,
Tous furent maîtres des requêtes.
Au moins de la Chambre aux Deniers,
Ou tous furent portepaniers :
Autant puis l’un que l’autre dire ;
Car d’évêques ou lanterniers,
Je n’y connais rien à redire.
Et icelles qui s’inclinaient
Unes contre autres en leurs vies,
Desquelles les unes régnaient,
Des autres craintes et servies,
Là les vois toutes assouvies,
Ensemble en un tas pêle-mêle.
Seigneuries leur sont ravies ;
Clerc ni maître ne s’y appelle.
Or sont ils morts, Dieu ait leurs âmes !
Quant est des corps, ils sont pourris.
Aient été seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris
De crème, fromentée ou riz,
Leurs os sont déclinés en poudre,
Auxquels ne chaut d’ébats ni ris.
Plaise au doux Jésus les absoudre !…
Quatrain
Je suis Françoys, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.